Impromptu

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 12 janvier 2007.

J’ai fait une expérience extraordinaire aujourd’hui.

Comment décrire ce sentiment si fort que nul ne l’a peut-être jamais ressenti ainsi. Je veux dire avec une telle exaltation. Car on s’attendrait plutôt à une sensation inverse. Il n’en est rien.

Je ne connais qu’une certaine plénitude.

Aujourd’hui, je suis mort.

Mais je ne sais pas si je le suis encore, si je suis de nouveau vivant, ou si tout n’est en fait qu’un simple rêve, si réaliste que je ne puis le distinguer de la réalité. Pourtant cette certitude ne me quitte plus.

Aujourd’hui, je suis mort.

Tout fut si rapide que les détails ne me reviennent que par bribes, des fragments de passé dispersés dans ma mémoire tels les morceaux épars d’un miroir brisé. Une mise en abîme de mon être, un seul antécédent pour une multitude d’images reflétées à l’infini jusqu’à appartenir une fois de plus à un microcosme tout aussi fractionné.

Les choses autour de moi ont changé. Plus colorées, plus présentes à mes sens, plus… vivantes ?

Le regard que je pose sur elles est différent. Plus tendre, plus lucide, plus pénétrant.

Aujourd’hui je suis mort.

Et tout est autre désormais…

Vision d’Égypte

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 25 novembre 2005.

L’astre solaire se levait à nouveau dans les cieux de la glorieuse Mìsr. La barque céleste de Rê n’avait pas stoppé face à Apopis, force serpentine du chaos primordial. Le jour, de nouveau, était vainqueur sur la nuit et son cortège maléfique d’ombres et de spectres jaillis des souvenirs indélébiles des humains. Les silhouettes des pyramides commençaient à se dessiner sur le sable, tandis que leurs faces de calcaire immaculé diffusaient les feux diurnes du Soleil, telles des prismes cyclopéens disposés en ces terres par Nout pour guider la barque portant sa progéniture pendant tout le jour. Au ponant, elle avalerait les astres pour les réenfanter au levant. Jamais elle ne laisserait le dragon nocturne anéantir le fruit de sa victoire face à la malédiction que lui avait lancée son père. Condamnée à la stérilité, elle avait vaincu Thot aux dés, cinq jours durant, cinq jours qui vinrent s’ajouter aux trois cent soixante qui formaient une année. Elle mit à profit ces cinq jours pour contrecarrer la volonté de Chou, son père, et enfanta cinq fois, cinq enfants, dont Rê le Solaire.

Le Sphinx, léonin et majestueux, scrutait de ses yeux de pierre l’horizon, guettant l’envahisseur venu du lointain, venu profaner la demeure d’éternité de son maître. Il était à jamais le gardien de Guizèh, sentinelle chimérique au sourire énigmatique. Les créatures de l’au-delà le harcelaient sans cesse, mais il repoussait perpétuellement leurs assauts, fidèle à sa promesse inscrite dans l’airain.

La barque solaire suit le cours du Nil, éclairant de sa lumière bienfaitrice une nature fertile qui explose à son contact. Bénie du toucher divin, elle se laisse redevenir pour quelques instants la reine de ce monde. Tout n’est plus qu’une éblouissante symphonie de couleurs, de parfums et de chants d’ibis autour des berges florissantes et lumineuses du fleuve au limon vital. On le dit venir du pays des fantômes et des âmes, mais à cet instant il semble s’écouler des royaumes divins en cascades de lumière et d’éternité.

Au loin, Khnoum, créateur de l’univers, des Dieux et des hommes, laisse son regard errer vers les cieux, oubliant temporairement son rôle de gardien des sources du fleuve divin.

Vision d’Egypte
Baldwulf
Le 8 août 1999

 

Un vieux texte que je ressors de mes archives, intitulé à l’origine Terra Aegytiaca. Je voulais à l’époque en faire une nouvelle, mais ne sachant pas trop quoi raconter après cette entame de récit, je l’avais abandonné dans un coin. Et puis je l’ai retrouvé, relu et plutôt bien apprécié, et je trouve que ces quelques lignes se suffisent à elle-même finalement, dans le cadre de ces impromptus…

Au comptoir du Coupe-Jarrets (1)

Edit : Ce texte a été initialement publié le 3 mars 2007.

Le sage Khilias était attablé au plus près de la cheminée du Coupe-Jarrets, l’auberge la moins intellectualisée de tout Noghaard. Par quel malheureux hasard en avait-il franchi les portes ? Lui-même l’ignorait. Pour le moment, il se tenait assis devant un parchemin, une tasse de tisane brûlante à portée de main. Son front était plissé par la concentration. Il hésitait entre placer un dragon et placer une licorne dans la grille tracée sur le parchemin. D’autres créatures y étaient dessinées : orques, dryades ou encore lutins.

Khilias finit par se décider pour la licorne ; elle seule permettait de poursuivre le remplissage de la grille. Alors qu’il finissais de tracer la forme de la créature avec une plume fine, sa main dérapa. Une brute épaisse, au propre comme au figuré, venait de percuter la table du sage en passant à côté, titubant.

— Vous pourriez vous excuser au moins, remarqua Khilias.

Le colosse se retourna, dévoilant une mine patibulaire, deux rangées de chicots plus bruns que blancs et deux yeux porcins enfoncés dans leurs orbites.

— Qu’est-ce qu’y a le vieux ? Y a un truc qui te dérange ?

La brute avait une haleine fétide. Une mouche tomba raide morte avant la fin de sa première question. Mais Khilias avait connu de nombreuses batailles. Il en fallait plus pour l’impressionner.

— Oui jeune homme. Il y a en effet une chose qui me dérange. Le fait que vous m’ayez bousculé au moment au j’achevais ma neuvième et dernière licorne.

Le barbare haussa un sourcil broussailleux et se pencha sur le parchemin en essayant de décrypter les écrits au-dessus de la grille. Cette dernière se composait de neuf lignes et d’autant de colonnes. Des créatures y étaient tracées avec soin et précision. En l’observant attentivement, la brute comprit globalement qu’il y avait neuf dessins différents et que le sage avait essayé de les placer de façon à ce qu’il n’y ait jamais deux fois la même créature sur une ligne ou une colonne donnée.

Une brève lueur d’intelligence brilla dans les yeux du barbare lorsqu’il décrypta enfin le nom du jeu de réflexion auquel se livrait Khilias. Il saisit alors à deux mains la chaise du sage pour la tourner.

— Que signifie… commença Khilias, outré.

— C’est pour plus d’efficacité mon pote ! s’exclama le colosse en riant. Si t’as la tête au nord, alors t’as le sud au c…

Et il se précipita hors de l’auberge, car le sien venait de prendre feu.

En un jet de dé

Edit : Ce texte a été initialement publié le 27 septembre 2006.

Petit texte improvisé il y a peu dans l’atelier d’écriture d’un forum où je me suis récemment inscrit. Le thème en était le suivant : Dans une taverne. Un homme entre. Il s’assied seul et commande à boire. Il prend la serveuse par le bras. Un autre homme intervient. Les deux hommes se battent. Le second gagne. La serveuse le remercie. Le tout à caser en 15-20 lignes. Voici ce que ça donne :

— Tu entres dans une taverne.

La phrase résonna une fois de plus autour de la table. Pour la énième fois, la partie débutait ainsi. La lassitude me gagna.

— Je regarde autour de moi en entrant.

— Tu remarques tes habituels compagnons d’infortunes, attablés autour de lourdes chopes de cervoise.

— Je vais les rejoindre, répondis-je avec un soupir exaspéré.

À tous les coups, cette scène d’ouverture se terminerait comme toutes les autres. Un inconnu vêtu d’un long manteau noir, une capuche rabattue sur son visage, entrerait et nous confierait une mission. Je regardai ma montre. Trois minutes trente d’écoulées. Comme je m’y attendais, le maître du jeu dit :

— Un homme vêtu d’une sombre pélerine entre dans l’auberge. Son visage est dissimulé dans l’ombre de sa capuche.

— Que fait-il ? demandai-je, décidé à jouer le jeu.

— Il va s’asseoir seul à une table et commande à boire.

— Ah bon ? répliquai-je, véritablement surpris.

— Quand la serveuse lui apporte sa boisson, il lui accroche le bras d’une main ressemblant à la serre d’un rapace. La femme ne semble pas ravie.

— Je me lève et me dirige vers lui en dégainant discrètement ma dague.

— Il remarque ton geste et se jette sur toi, souple comme un félin en bondissant par-dessus la table.

— J’essaie de l’assommer avec la garde de mon arme quand il m’arrive dessus.

— Jette le dé.

Ce qui je fis avec succès ! À moi la victoire et la serveuse !

En un jet de dé
Par Baldwulf
Le 24 septembre 2006

Le Tribut

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 30 décembre 2005.

Les hommes ont toujours persisté à vivre dans la vanité, l’orgueil, l’égoïsme. Je ne les comprends pas. S’ils connaissaient la réalité, s’ils avaient pris un simple instant de leur précieux temps pour tourner leurs regards vers l’univers et ses conglomérations infinies et insondables, peut-être prendraient-ils enfin conscience de l’inéluctabilité de leur néantisation passée, présente et à venir. Bientôt, la race humaine sera anéantie à cause de son envie constante de connaissance, de son avidité à toujours posséder des moyens d’autodestruction qu’elle ne sait maîtriser. Je sais qu’Il arrive, je l’ai vu au travers des Miroirs du Néant et de l’Infini. Il approche, et bientôt Il sera là. Il détruira l’humanité, peut-être la planète entière si Son appétit est trop grand.

Il a bâti l’homme à Son image, destructeur et manipulateur. Ses pensées sont obscures, impénétrables, incompréhensibles, pourtant Il les instille en Ses Élus. Il est proche. Leurs chants malfaisants et intelligibles aux seules horreurs cosmiques, inconnues de l’homme, se font plus violents, plus chaotiques, plus attirants. Ses sphères protoplasmiques se meuvent au travers des frontières universelles de l’espace et du temps, franchissant le vide stellaire et temporel en bouillonnant, se déformant, dévorant les univers sur leur passage.

Il vient, et Son approche fait grandir en l’homme ses instincts meurtriers. La bassesse humaine, sa folie homicide se déploient en un déluge guerrier, en une orgie sanguinaire et insensée où l’homme se fait tour à tour victime et tortionnaire. Sans que la cause en soit visible à ses yeux, les éléments se déchaînent autour de lui. Les flots issus du limon originel de toute vie envahissent les terres, déferlante diluvienne anéantissant la civilisation humaine. Les océans s’éventrent, laissant à vif les cicatrices suppurantes de magma d’une Terre agonisante. Les ruines cyclopéennes de quelque temple oublié de la mémoire humaine renaissent au cœur des eaux tumultueuses, laissant s’écouler par tout orifice des milliers de créatures céphalopodes, cortèges s’envolant pour ouvrir la route à leur géniteur, le Tout-puissant Seigneur de R’lyeh.

Des volcans à tout jamais éteints se vident à nouveau de leur sang de braise, comme blessés à mort par la divinité païenne et innommable qui approche inéluctablement de la Terre. Sur son passage, les Autres Dieux se lèvent et le saluent, cessant leurs danses impies autour du Sultan des Démons. Même le Chaos Rampant, Nyarlathotep, arrête de divertir Azathoth pour saluer le passage de Tawil at’Umr, Celui dont la vie est prolongée.

Il est si proche que les étoiles se fardent déjà de ténèbres, alors que leur feu intérieur se convulse, agonisant. Les corps célestes cessent leur ballet dérisoire. Le temps se fige. Le Maître de l’Espace et du Temps s’est frayé un passage au travers du Chaos pour réclamer son tribut à l’Homme, à qui Il offrit la Connaissance.

Une fois rassasiées de folie et de destruction, Ses sphères iridescentes s’éloignent, plus vives que la lumière. Derrière Lui ne reste que de titanesques roches inertes, privées de leur soleil et de toute vie.

Le Tribut
Par Baldwulf
Débuté le 4 juin 1998
Complété le 30 décembre 2005

La quête d’Heldéric

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 29 mai 2007.

Une antique légende contait comment la cité de Brania était tombée, victime de la folie des géants. Le peuple du jeune Heldéric ne comprenait pas le comportement de ces étranges créatures qui ne pensaient qu’à la destruction et à la mort. Beaucoup d’ancêtres de l’apprenti guerrier avaient été dévorés par ces ogres. Pourtant la légende évoquait l’existence d’un ultime vestige de la glorieuse Brania. Une pierre abandonnée au coeur de la forêt. Le peuple d’Héldéric la cherchait depuis des siècles, sans succès. Nul ne savait quelle vertu possédait cette roche, mais tous la voulait. Les géants eux-mêmes aimeraient la récupérer, tous en étaient certains, et cela ne devait pas arriver.

A la venue du printemps, un des guerriers du peuple était désigné pour entreprendre la quête du Saint Vestige de Brania. Et ce fut Heldéric qui fut désigné cette fois-ci, à la grande surprise de tous. Mais lui prenait tout ceci très au sérieux, malgré son jeune âge.

Heldéric se préparait du mieux qu’il pouvait. L’angoisse lui étreignait les entrailles. Déjà deux de ses frères étaient morts en tentant d’accomplir cette quête. Rosimond et Néréus n’avaient pu vaincre les démons rugissants et flamboyants qui hantaient le chemin vers l’Autre Bord. En mémoire du courage de ses frères, il se devait de réussir.

Le jour vint où il dut partir à la recherche du Saint Vestige. Sa mission revêtait une importance toute particulière cette année-là car Heldéric était le dernier guerrier de sa classe d’âge, et donc vraisemblablement le dernier à se lancer dans l’exploration de la forêt de l’Autre Bord.

Armé de son seul courage, il s’élança au travers de la plaine où vivaient les rescapés de son peuple. Le jeune brave ne se retourna pas pour voir et écouter leurs encouragements. Il courut aussi vite que son corps le lui permettait. Il ne voulait pas penser aux dangers qui le guettaient. Il arriverait bien assez tôt au Passage Sombre, le royaume des géants et de leurs démons.

Quand la nuit commença à tomber, il se réfugia à l’abri d’un arbuste, espérant que nul ne le remarquerait dans l’obscurité. Il dormit peu, le moindre bruit l’éveillant. Ses sens restaient aux aguets, l’intuition d’une menace proche résonnant dans son subconscient. Quand l’aube vint, Heldéric n’avait pas connu de repos. Il reprit sa course, sachant qu’il serait au bord du Passage Sombre avant la mi-journée.

Plusieurs heures passèrent, égrenées par les rares pauses que le guerrier s’accordait, pour récupérer quelque peu. Alors qu’il approchait du lieu tant redouté, il entendit les premiers rugissements des démons. L’anxiété prit place en son corps, au creux de son estomac. Mais il lui fallait continuer. Les grondements enflaient, la terre vibrait de plus en plus fort, à mesure qu’il s’avançait vers le terrible obstacle qui se déroulait entre lui et la forêt de l’Autre Bord. Quelques instants plus tard, il se tenait sur la rive de ce fleuve d’obscurité. Les démons se succédaient, faisant trembler le sol. Il se plaqua contre l’herbe qui s’était maintenue auprès de ce lieu maudit. Il attendit que les créatures malveillantes se soient éloignées. La vitesse à laquelle elles passaient était effrayante. Quand il se fut assuré que la voie était libre, il s’élança sur le Passage Sombre, ses pieds se brûlant au contact de la surface ardente.

La terre trembla de nouveau, avec violence. Un hurlement retentit, une silhouette embrasée fondit sur lui. Il essaya d’accélérer sa course, mais il comprit qu’il avait fait trop d’efforts pour parvenir jusqu’ici. Le démon le terrassa sans qu’il y ait de lutte. Heldéric périt sur le coup, et avec lui le dernier espoir de son peuple. Il n’eut pas le temps d’adresser une pensée à ses frères, pour s’excuser de son échec.

* * *

Marcus rentrait chez lui après une épuisante journée de travail. Comme souvent quand il quittait son entreprise aussi éreinté, il dépassait allégrement les limites de vitesse, pensant gagner un hypothétique temps pour rejoindre son domicile plus tôt. Quand il vit une petite boule de poils s’extraire des herbes pour s’élancer sur la route, il n’eut même pas le temps d’imaginer freiner. La gomme de ses pneus mordit dans la chair tendre du lapin, avec voracité.

Marcus poursuivit sa route sans la moindre pensée pour le petit être qu’il venait d’assassiner, sans le moindre remord. Sans aucune culpabilité. Et dans l’ignorance qu’il venait de condamner tout un peuple à une extinction prochaine.

Les géants gagnaient encore un peu de terrain.

La quête d’Heldéric
par Baldwulf
Le 29 mai 2007

La missive…

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 14 mars 2006.

Il arrive parfois des choses curieuses. Comme cette lettre jaunie qui m’est parvenue ce matin. Elle était rédigée en anglais, d’une magnifique écriture calligraphiée. Je n’ai eu que le temps de la traduire rapidement, avant que le papier ne s’effrite complètement, ne laissant que poussière ocre entre mes mains. Je vous livre ici la traduction de cette missive surprenante…

Londres
14 mars 1906

Je ne peux plus supporter ces horreurs qui encombrent mon esprit depuis bien trop longtemps.

En ce jour, j’écris une lettre qui, je l’espère, saura parvenir à son destinataire.

Depuis maintenant trois semaines, je fais chaque nuit un rêve, toujours le même. Je ne comprends pas pourquoi, mais je crois que le fait de transposer sur un support tangible la nature de mon songe pourra m’aider à progresser dans ce que je qualifierais d’errances nocturnes.

Toutes les nuits, mon esprit vagabonde en des temps lointains, en des terres lointaines, celles de l’Égypte antique. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai la certitude que c’est de l’Égypte dont il s’agit. Si je fais cette précision, c’est parce que je n’ai jamais été féru d’histoire et qu’il n’y a donc aucune raison pour que je puisse distinguer cette période d’une autre. Pourtant c’est  le cas, comme si je retrouvais une chose faisant partie de ma mémoire mais que j’aurais occultée pendant tout le début de mon existence. Je n’ai aucun doute, je reconnais cette terre comme si elle était la mienne.

Mon rêve débute toujours de la même façon. Une grande lumière qui emplit tout, qui m’aveugle. Rien d’autre n’existe. Seule cette lumière est présente. Puis elle se fragmente, des taches se forment, brisent son homogénéité, ma vision se sépare en deux parties quasi gémellaires, longitudinalement. Le ciel en haut, le désert en bas. Tout n’est qu’azur et sable. Les reflets de deux mondes que tout oppose, l’un lié au céleste, l’autre au terrestre. Cependant ils sont si similaires, tous deux si monotones dans leur homogénéité chromatique. Puis je sens la chaleur, insoutenable brûlure sur ma peau déjà desséchée, la soif qui m’envahit, charriant un flot de souffrance le long de chacun de mes nerfs. Ma langue est sèche, si sèche. Tout mon être semble une momie en devenir. Par chaque pore de ma peau, ma vie s’échappe en torrents de sueur. La soif. Elle est si forte, si oppressante que je ne sais combien de temps je vais pouvoir y résister.

Puis je vois une improbable nappe d’eau au loin. Tout cela ne peut-être que mirage. Pourtant je cherche à y aller. Je m’approche, de plus en plus. Le vent s’éveille. Le sable commence à s’élever du sol, à m’attaquer, à ronger ma chair dévoilée, abandonnée à ses assauts vindicatifs contre moi qui aie osé troubler la quiétude du désert. Les Djinns se soulèvent, tourbillonnant, de plus en plus nombreux face à l’intrus en ce lieu sacré. Bientôt sphère céleste et sphère terrestre se joignent, deviennent une unique entité. Je sens ma chair qui est arrachée de mes os par lambeaux. La douleur est térébrante, terrasse tout mon être. Puis ce sont les ténèbres. Cris. Réveil.

Et tout autour de moi, je vois les pierres et les colonnes démesurées d’un temple. De titanesques cobras au regard cruel ornent chacun des piliers. Des hommes et des femmes nus, aux corps déformés de manière grotesque, dansent lascivement en scandant des chants incompréhensibles. Leurs ombres se contorsionnent vulgairement sur les parois, projetées par la lumières de braseros.

Je repose sur un autel de marbre, nu, la peau striée de coupures ensanglantées dessinant des symboles ésotériques. Je ne souffre pas. Un curieux détachement m’emplit. Je sens une présence malveillante qui approche, plus près à chaque nouvelle note dissonante du chœur des danseurs.

Jamais je n’ai ressentit pareille haine en une créature. Celle qui arrivait était précédée des fragrances immondes de la malignité. Déjà je vois son ombre qui apparaît, troublée mais suffisamment matérielle pour y déceler toute l’horreur de son apparence. J’imagine déjà une abomination couverte de tentacules suintant d’humeurs visqueuses, venue dévorer notre monde.

Je m’éveille de nouveau, mais dans mon lit. Chaque nuit, ce songe revient me hanter. Et chaque nuit, l’horreur est de plus en plus tangible.

J’ai peur. Et si mes rêves l’aidaient à pénétrer notre dimension ?

Depuis deux jours, je n’ose plus dormir. Lors de mon dernier songe, elle était devenue palpable. Je sentais son odeur méphitique, j’entendais le bruit de succion de ses tentacules sur le sol quand elle se déplaçait. Quand je rêverai à nouveau, elle franchira la porte entre les mondes. J’en suis persuadé. Je résisterai autant que possible au sommeil, même si je dois en mourir.

Je lègue à travers cette lettre mon unique témoignage, en espérant qu’il parviendra entre les bonnes mains et qu’il aidera à combattre cette abomination qui ne devrait pas être. Peut-être faudrait-il

[La suite de la lettre est malheureusement illisible…]

Je reconnais être intrigué par ce message. Pourquoi l’ai-je reçu ? Pourquoi aujourd’hui justement, exactement un siècle après son écriture ? Y a-t-il un rapport avec mon rêve de la nuit précédente ? Beaucoup de questions m’assaillent, et je n’ai aucune réponse…

Le petit garçon qui avait peur des lumières, la nuit

Edit : ce texte a été initialement mis en ligne le 18 octobre 2006.

Répondant à la demande de Dahud, voici un texte contant un de mes souvenirs d’enfance.

Il était une fois un petit garçon qui ne pouvait pas dormir les volets fermés.

Il avait si peur du noir que les lumières des réverbères qui illuminaient la rue, quelques étages sous sa fenêtre, le rassuraient quand la porte de sa chambre se trouvait close. Les faisceaux dorés des phares sur ses murs dessinaient des ombres amusantes, éclairaient son papier peint et les bateaux qui étaient imprimés dessus. Le petit garçon s’endormait alors paisiblement, protégé par les scintillements de la Fée Électricité qui veillait sur son sommeil.

Les nuits passèrent, sans qu’un seul croquemitaine ose affronter celle qui étouffait ses peurs d’enfant.

Vint le jour où le petit garçon se rendit avec ses parents dans un musée d’histoire naturelle. Les galeries se succédaient, avec leurs reproductions d’hommes préhistoriques, tout en poils et crocs proéminents, leurs bocaux emplis d’aberrations génétiques, moutons à deux têtes et autres abominations. Lors de la visite, il ne fut pas troublé par ce spectacle, émerveillé par les découvertes qu’il faisait au détour d’un couloir, à la vue d’une vitrine, ou en franchissant une porte.

Le jour s’en alla, le ciel revêtit son voile d’obscurité.

Le garçon, après quelques temps face aux images mouvantes du petit écran, finit par rejoindre l’abri confortable, douillet de ses draps. Il se tassa sur son matelas, ses peluches étalées par poignées autour de lui. Son Kiki à la queue arrachée, sa Panthère Rose, son nounours bleu à carreaux blancs, trônant au milieu de leurs compagnons de tissu et de mousse, nul ne manquait à l’appel. L’enfant souriait sous sa couverture. Juste au-dessus, son couvre-lit imprimé aux motifs d’une fillette qui, en fermant les yeux, devinait le merveilleux. Un rayon lumineux, pénétrant par la fenêtre éclairait ses jouets au sol, briques colorées et personnages bigarrés. Dans un coin, une petite chaise à bascule, un grand lapin bleu assis dessus. Pas très loin, son gros ours en peluche, presque plus grand que lui.

Il resserra les couvertures contre son corps, pour se réchauffer. Il entendait déjà l’appel du marchand de sable retentissant au loin. Une flûte qui jouait cet air si souvent entendu. Il contempla le mur en face de lui, les lumières dansaient entre les bateaux. Les reflets dorés se mouvaient sur le papier peint, prenaient des formes étranges, de plus en plus effrayantes.

Le petit garçon se blottit contre ses peluches, sans pouvoir détacher son regard des créatures d’ombre et de clarté qui se déployaient, menaçantes, sur la cloison subitement étrangère à sa mémoire. Leurs mâchoires aux crocs saillants, leurs corps grotesques se tendaient avec férocité et voracité vers lui. L’enfant tremblait sous ses draps. Il n’avait ni la force, ni la volonté de les remonter pour ne plus les voir. Il essaya de fermer les yeux, mais les monstres le poursuivirent dans l’obscurité de ses paupières closes. Les horreurs restaient silencieuses, mais leurs pattes griffues s’étendaient pour le lacérer.

Il hurla enfin et s’arracha à l’étreinte soudain si froide de son lit. Il ouvrit à la volée la porte de sa chambre et se précipita en pleurant jusqu’au salon où se trouvaient ses parents. Il leur expliqua de manière désordonnée qu’il y avait des monstres sur ses murs, ponctuant ses cris de larmes qui coulaient sur ses joues. Sa maman le raccompagna jusqu’à sa chambre. Le petit garçon voyait encore les créatures cauchemardesques qui le narguaient depuis leurs cachettes d’or et de ténèbres. Sa maman appuya sur l’interrupteur. La Fée Électricité quitta ses habits de Sorcière Obscure pour chasser les monstres du papier peint.

L’enfant regarda, effaré, le mur, qui avait retrouvé son aspect habituel, rassurant. Sa maman avait fait fuir les cauchemars de sa chambre, mais pas de son esprit. Maintenant il savait que la lumière de la nuit conduisait des abominations jusqu’à lui. De ce jour, il apprit à dormir avec les volets fermés, remparts contre ses frayeurs et les féroces prédateurs des murs. Il apprit à ne plus avoir peur du noir.

Le petit garçon qui avait peur des lumières, la nuit
Le 18 octobre 2006
Par Baldwulf

J’aimerais transmettre cette chaîne à Roanne, Syven, Anilori, Zordar et Alsem, s’ils souhaitent eux aussi partager des souvenirs de leur enfance..

Impromptu : Témoignage de LN

Petit texte, peut-être un peu trop naÏf, mais l’idée m’a trotté en tête toute la journée et me plaisait bien. Rendez-vous à la fin pour quelques compléments sur le sujet abordé.


Témoignage de LN

Je me sens seul. Délaissé. Les gens ont peur de moi, de m’approcher, de m’emmener avec eux. D’ailleurs, le peuvent-ils ? Je comprends leurs craintes. Après tout, c’est naturel puisque l’on a décidé de me mettre sous verrou.

Certains ont voulu mettre de côté leurs réticences initiales, quand ils n’étaient pas simplement ignorants de ma condition. Au bout du compte, c’est moi qu’ils finirent par ignorer, me traitant comme un rebut inutile.

C’est pourtant la triste vérité.

Pourquoi m’avait-on emprisonné de la sorte ? Pour me protéger parait-il. Quelle ineptie que d’entraver ma liberté pour ma prétendue protection ! On voulait me sauvegarder de ceux qui m’exploiteraient malgré moi, m’offriraient en pâture à tous, sans le moindre contrôle de la part de mes prétendus sauveurs. M’avaient-ils seulement demandé mon avis ? S’étaient-ils enquis de mes sentiments, de mes envies, avant de me lier à un seul et unique lieu où livrer mes représentations ?

Je me souviens avec nostalgie de mes précédentes incarnations. Quand j’étais encore un être de cellulose et d’encre. On m’emmenait partout. Toujours une main pour caresser mon corps. Mais pas toujours la même. Et chacune m’apportait un souffle, une personnalité qui lui était propre. On m’offrait, on me partageait, on me revendait. On faisait tout pour que je continue à vivre, même si je quittais pour cela mon domicile initial. Certains disaient qu’ils me libéraient, lançaient de véritables chasses au trésor pour que l’on me retrouve.

J’aimais cette existence nomade, sans attache.

Aujourd’hui, on me confine en un seul lieu, exigu, sans la moindre liberté de vivre les multiples existences qui furent miennes. Pourtant, d’autres aussi sont devenus ces spectres dématérialisés. Mais eux ont conservé leur droit à se reproduire, à s’exiler quand bon leur semble d’un support à l’autre. On les adule, on les glorifie, on les réclame. Ceux qui comme moi sont marqués de leur sceau d’esclave, on les évite. On les conspue.

Protégé je suis. Protégé de devenir ce que je devrais être ? L’extension naturelle de ce que je fus ? Entrer dans cette ère nouvelle, voir mon potentiel démultiplié. Rien de tout ça pour moi. Et pourquoi ? Juste parce que je ne me suis pas réincarné au bon endroit, au bon moment. Entre les bonnes mains.

Je n’ai plus qu’un simple rêve. Que l’on me libère, que l’on fasse sauter ces verrous qui m’isolent et me rendent rebutant. Pouvoir vivre encore toutes les existences pour lesquelles je fus écrit. Avant que je ne meure.

Témoignage de LN

31 janvier 2011


Compléments : Je n’ai pas encore mis en place d’export des articles du blog au format .epub pour leur consultation sur liseuses/tablettes. Mais n’hésitez pas à découvrir un excellent outil pour le faire : dotEPUB.

La question des DRM comme protection des ebooks est sans aucun doute un des enjeux majeurs pour la démocratisation de la lecture au format numérique. De nombreux « petits » éditeurs ont libéré leurs fichiers de toute forme de verrou, évitant ainsi l’écueil sur lequel l’industrie musicale s’est cassée les dents au moment du virage numérique, mais les majeurs de l’édition restent malheureusement frileux et craignent le piratage massif. Alors ils protègent leurs fichiers avec des verrous qui ne pénalisent au final que l’utilisateur qui a acquis légalement son livre, ces verrous ne semblant pas si difficile que ça à faire sauter en prime.

Une liste des éditeurs qui vendent leurs livres sans DRM est disponible sur le blog de Clément Bourgoin. On pourra consulter l’interview de Numeriklivres, où l’équipe éditoriale explique son choix de proposer ses livres sans DRM.

A noter enfin, puisque nous sommes ici dans un des Royaumes de l’Imaginaire, que les ebooks proposés à la vente par Bragelonne, Milady ou encore Le Bélial’ sont eux aussi certifiés 100% sans DRM.