Delag Onak

Edit : Ce texte a été intialement mis en ligne le 14 décembre 2006. Il n’a jamais atteint son destinataire. Tant pis pour lui ! Je pense que je le recyclerai en un « Au Comptoir du Coupe-Jarrets » si un jour je décide de compiler les Bras Cassés, il est parfaitement dans l’esprit.

Voici le texte que je propose pour le concours de Mille-Visages sur les fantômes. Le blog de ce dernier n’ayant pas connu de mise à jour depuis un bon mois, et ne parvenant pas à le joindre pour savoir comment lui transmettre cette courte nouvelle, je la mets en ligne dans les Chroniques pour le moment, et la lui transmettrai dès qu’il sera de nouveau disponible.

Delag Onak

Vrourk, Grink et Prak s’étaient enfin décidés. Aujourd’hui, ils braveraient le Grand Interdit. Ils prirent une grande inspiration et s’engagèrent dans l’allée principale du village.

— Où allez-vous les enfants ? grogna une voix gutturale.

— On va se promener dans le bois Tante Ralg, répondit Grink.

— Ne vous éloignez pas trop alors ! Et soyez de retour pour le dîner. Votre Oncle Baurk a chassé ce matin, et je vais préparer un succulent civet d’humains. Alors tâchez d’être à l’heure !

— Oui, Tante Ralg, lancèrent les trois frères avant de s’élancer en courant vers la forêt.

Aucun enfant orque du village n’ignorait les légendes que contaient les Anciens lors des veillées. Celles qui touchaient au Bois de Vlak étaient les plus effrayantes. Le sage Golg’Rak répétait souvent ses mises en garde. La plupart des rejetons du Clan craignaient les horreurs qui se terraient dans l’ombre des arbres. Et plus encore, les histoires des vénérables ancêtres désignaient un lieu comme le plus horrible qui soit. Delag Onak, le château du vieux clan Mak’Orkod, dont les ruines reposaient en paix au coeur de la forêt. C’était là que les triplés se rendaient.

L’après-midi était bien avancé. Les rayons solaires demeuraient encore lumineux et transmettaient une certaine chaleur au Bois de Vlak. Vrourk et ses deux frères pénétrèrent avec entrain dans la sylve, rassurés en voyant que les ombres restaient en retrait du sentier. Rien ne semblait pouvoir les empêcher d’atteindre leur but.

Ils chantaient en cours de route, beuglant les paroles de Il était un petit vampire ou Il mordait une bergère à tue-tête. Ils jouaient à saute-dragons le long du chemin. Tout à leur amusement, ils ne virent pas la nuit tomber.

Les ombres devinrent plus épaisses, plus menaçantes, n’hésitant pas à venir s’emmêler dans leurs cheveux gras et épars. La lumière de la pleine lune perçait à peine au travers des feuillages. Grink commença à claquer des crocs. Le froid prenait vite possession des ténèbres. La peur s’insinuait dans l’esprit des jeunes orques.

Le sentier fit un dernier détour, et ils pénétrèrent dans la gigantesque clairière qui s’ouvrait autour de Delag Onak. Les ruines les toisaient, comme une mandibule de pierres prête à les engloutir. Une forte rafale de vent s’engouffra dans leur dos. Une branche sembla les pousser dans l’espace dégagé et le jeu de la bourrasque dans les feuilles fut comme un rire moqueur.

Prak se retourna pour se précipiter vers le village, mais la forêt s’était refermée sur leur passage. Il n’y avait plus trace du chemin par lequel ils étaient arrivés. De grands yeux globuleux et injectés de sève brune s’ouvrirent sur le tronc d’arbre, face à lui. En hurlant, le petit orque se précipita dans la direction opposée, ses deux frères lui emboîtant le pas. Ils se réfugièrent dans le château hanté sans même en prendre conscience. Soulagé d’avoir échappé à la menace des arbres vivants, Vrourk s’appuya contre le mur, un peu trop violemment. Une pierre se délogea, en entraînant une autre dans sa chute, puis une autre. Tout un pan de la paroi s’effondra ainsi, dans un vacarme assourdissant.

Qui vient donc m’éveiller de mon sommeil éternel ? tonna une voix gutturale.

Les trois enfants orques poussèrent à l’unisson un cri d’effroi alors que se matérialisait devant eux une silhouette de forte carrure, translucide. L’être immatériel avait une peau verdâtre, des cheveux noirs qui retombaient sur sa cape brune en une longue queue, un regard profond sous ses arcades sourcilières proéminentes. Il sortit de sous sa pèlerine un long cimeterre, venu d’on ne sait trop où.

Je suis Dunk Mak’Orkod, du clan Mak’Orkod. Qui êtes-vous pour venir ainsi me défier sur la terre de mes ancêtres ?

Prak, Grink et Vrourk tremblèrent de tous leurs membres, leurs dents jouant des castagnettes. Le guerrier posa un regard soudain attendri sur les enfants.

Seriez-vous des descendants de ma descendance ? Des Fils du Clan ?

Les frères acquiescèrent de concert, avec vigueur. Le fantôme lâcha son épée à terre et s’assit sur le sol, les jambes croisées.

Ma malédiction se lève enfin alors. Que l’un de vous monte à l’étage et prenne l’épée de pierre aux pieds de la statue.

Grink s’élança vers les escaliers et les monta en vitesse.

─ C’est trop lourd ! cria-t-il à l’intention de ses frères.

Les deux autres enfants orques se précipitèrent alors pour l’aider à porter l’arme, qui pesait en effet un bon poids. En titubant, ils revinrent auprès de Dunk Mak’Orkod.

─ On fait quoi maintenant ? demanda Vrourk.

Vous devez me trancher la tête, pour libérer mon Kik Ning. Seul un enfant du Clan peut le faire. Alors mon âme sera délivrée du maléfice.

En s’y reprenant à plusieurs fois, les trois frères parvinrent à accomplir la volonté du guerrier fantôme. Le spectre se dissipa en filets de brume verte, avec un grand éclat de rire soulagé.

Avec l’impression d’avoir accompli un haut fait, les petits orques retournèrent au village. La forêt ne chercha pas à les ennuyer, elle semblait soupirer d’aise. Certes les garnements se firent gronder par leur tante Ralg, furent privés de cervelle en gelée pour le dessert, mais depuis ce jour, nul ne parla plus des ruines de Delag Onak, qui finirent par être avalées par le Bois de Vlak.

Au Comptoir du Coupe-Jarrets (5)

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 1er juillet 2009.

Le sage Kylock observait le ciel par la fenêtre de l’auberge depuis une bonne heure. Ses traits étaient tendus. Dans la salle commune, chacun guettait ses réactions avec appréhension. Mais le vieil homme ne bougeait pas. Si ce n’est sa mâchoire qui se crispait un peu plus à chaque instant. Elle semblait prête à craquer.

Un jeune commis, embauché depuis peu au Coupe-Jarrets, après que son prédécesseur ait été dévoré par un ogre de passage, osa interrompre la concentration du vénérable Kylock.

– Kylock, vénérable Kylock, ne voyez-vous rien venir ?

– Je ne vois que le ciel qui rougeoie et l’herbe qui flamboie.

Le silence fit écho à ses paroles.

– Et qu’est-ce que cela signifie, ô puits de sagesse ?

Kylock se retourna lentement.

– Il va apocalypser… Les dragons volent bas…

Au Comptoir du Coupe-Jarrets (4)

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 20 août 2007.

Jeux d’enfants (2/2)

Les routes qu’il suivit le conduisirent à travers la campagne environnant Grosval, l’obligeant à courir comme jamais auparavant pour semer Glor et Findel, les brigands siamois et obèses. Elles lui firent traverser un bois où il trembla comme une feuille de longues minutes durant, avant de se rendre compte que le bruit étrange qui lui avait fait naître des sueurs glaciales n’était en fait que le brame d’un cerf en rut. Il remonta un fleuve sur une embarcation improvisée qui avait essayé de le noyer, un grand carnénuphar en réalité, qui avait cessé sa croissance, mais n’avait rien perdu de son appétit. Il va sans dire que Kevans dut terminer son parcours le long du cours d’eau à pied, sur la terre ferme.

Mais tout ceci ne fut rien à côté de l’épreuve qui l’attendit dans le bois d’Huiledolive, niché à deux pas des gorges du fleuve Colda, connu des randonneurs et des gens du coin pour ses amoncellements zoomorphiques de roches. Kevans pénétra dans le bois sans rien savoir de ce qui en faisait la particularité touristique. Et sans savoir que les voyageurs n’y venaient jamais désarmés. Le crépuscule serrait déjà le jour dans une solide étreinte quand le frêle jeune homme s’aventura sous les frondaisons. Quelques poignées de minutes plus tard, avisant une clairière lui paraissant accueillante, il y monta son camp pour la nuit. Une fois encore, il put remercier Dekat le Long pour l’invention de la Tiou Sekonde, qui se révéla bien pratique pour dresser son bivouac.

Il dormit comme un loir, bercé par les cymbalisations et stridulations hypnotiques de la faune locale. Il s’éveilla tout frais au petit matin, engloutit un rapide, mais solide, petit-déjeuner, remballa son barda, s’en lesta le dos et se remit en marche, laissant la nature accomplir lentement sa symbiose avec sa tente.

Il s’enfonça plus profondément dans le bois. Autour de lui, au travers des ramures, il apercevait avec émerveillement les animaux dessinés par les pierres, comme si les vents avaient sculpté celle-ci pour lui donner forme. Un oiseau au fin plumage le fit siffler d’étonnement, un crapaud à l’air ridicule le fit coasser de rire, un chaton semblant endormi le fit ronronner de contentement. Un géant à l’œil vif le fit… fuir dès que son bras commença à bouger !

Kevans prit ses jambes à son cou, mais le géant fut plus rapide pour le saisir entre les omoplates et le soulever du sol. Le jeune homme paniqua. Il se mit à hurler des propos incohérents. Le titan le secoua un peu pour le faire taire, mais n’y parvint pas. Il se saisit alors d’une plaque de roche impeccablement polie dans une de ses mains démesurées, tenant toujours Kevans dans l’autre. De ses pas sans commune mesure avec ceux de l’homme, il se dirigea vers la Colda et s’arrêta à son bord. Il regarda pensivement son gigantesque galet et le tout petit être vociférant, et déposa délicatement le second sur le premier. Le géant ramena son bras en arrière et plissa les yeux, comme s’il visait un point dans l’eau. Quand Kevans comprit ce qui risquait de se passer, la peur lui coupa la voix. Il garda la bouche grande ouverte sur un cri muet.

Le colosse effectua un grand geste vers l’avant et relâcha Kevans-sur-le-galet qui alla frapper l’eau, pour rebondir dessus, avant de la frapper de nouveau, pour rebondir encore, et ainsi de suite jusqu’à joindre l’horizon. Le géant le perdit de vue, mais Kevans-sur-le-galet ne finit pas son trajet ici, au milieu du fleuve. Un dernier ricochet le propulsa hors du lit de la Colda. Le rocher s’enfonça en partie dans le sol, et Kevans fut seul pour accomplir le dernier rebond au milieu de la poussière. Les yeux encore écarquillés par la terreur, il s’enfuit pour aller le plus loin possible de ce fou furieux qui avait eu la mauvaise idée de la jeter avec son galet géant. Sa course finit par lui faire franchir la porte de la première bâtisse qu’il croisa, à savoir le Coupe-Jarrets. La suite vous la connaissez.

Voici à peu de choses près le récit que Kevans fit à Rikhar quand il eut recouvré quelques forces, ainsi que son esprit.

L’aubergiste le regarda, un curieux air matois sur le visage. Puis un grand sourire l’illumina.

— Eh bien voilà ce que c’est jeune homme que de vouloir se rendre dans le bois d’Huiledolive sans se renseigner avant ! Ce géant que tu as rencontré s’appelle le Vieux Gras. Depuis qu’il est devenu impuissant, comme une grande partie des mâles de sa famille, il déprime souvent et reste prostré au milieu des animaux de pierre que ses enfants avaient bâtis par jeu. Tous les humains qui pénètrent les bois savent qu’il faut éviter les pierres.

— Mais je ne lui ai rien fait moi à ce géant. Pourquoi m’a-t-il traité de la sorte ? N’était-il pas censé simplement me manger ?

— Tu n’y es pas du tout mon petit. Il t’a juste confondu avec un bébé géant ! Il adorait leur faire faire ce qu’il appelle du seurfe sur la Colda, qui à l’époque était un peu plus large et avec des courants plus violents. C’est pas plus compliqué que ça.

Kevans le regardait, les yeux ronds comme des billes.

— Évidemment, s’il était un peu moins myope, il se serait peut-être aperçu que tu n’étais pas assez gros pour un bébé géant, et il t’aurait tout simplement mangé au lieu de te causer involontairement une telle peur.

Au Comptoir du Coupe-Jarrets (3)

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 20 juillet 2007.

Jeux d’enfants (1/2)

Les après-midi étaient plutôt calmes au Coupe-Jarrets. Peu de clients, donc peu de vapeurs éthyliques. On ne trouvait que les habitués les plus inamovibles, le genre à ne jamais décuver puisque leur mégère d’épouse ne les laisseraient jamais entrer dans le domicile conjugal avec une haleine même un tout petit peu avinée. Pour Rikhar, le tenancier de l’honorable établissement, les jours se suivaient inlassablement. Ce qui l’arrangeait bien car il pouvait ainsi nettoyer son auberge, réparer le mobilier cassé, installer de nouveaux fûts de vin et de bière, repriser ses chaussettes et son tablier usés, pour que tout soit prêt quand viendrait le soir.

C’étaient certainement ces occupations qui monopolisaient sa concentration et firent qu’il ne prêta guère attention à un bruit inhabituel, un peu comme le son de dés que l’on secouerait au fond d’une chope en étain cabossé.

Fronçant les sourcils, dubitatif, il entreprit de trouver la source du claquement anormal à cette heure de la journée. Il ne lui fallut pas longtemps pour la découvrir, car il remarque presque aussitôt un inconnu assis à la table la plus proche de la sortie. Un échalas blond vêtu des pieds à la tête en vert kaki à zébrures marrons, les yeux écarquillés par la terreur, grelottait sur sa chaise en claquant des dents. Il n’avait même pas pris le temps de déposer son massif sac à dos, une sorte de montagne de tissu donnant l’impression qu’un escargot en tenue de camouflage se tenait dans l’auberge.

Rikhar approcha de lui en essuyant le pichet qu’il venait de rincer.

— Bah alors p’tit gars. Qu’est-ce qui t’arrive ?

Le jeune homme tourna la tête avec lenteur, le regard noyé dans la folie, fait auquel l’aubergiste n’était pas habitué, ses interlocuteurs ayant plutôt le regard noyé dans l’alcool.

— Aaargll ! parvint-il à articuler péniblement avant de tomber de sa chaise, dans un concert de bruits de casseroles.

Il avait l’air d’une tortue retournée, avec ses quatre membres qui battaient frénétiquement dans le vide, alors qu’il reposait sur sa carapace de toile imperméabilisée. Il hurla encore une fois et s’évanouit.

A ce moment du récit, il est temps de revenir quelques jours en arrière, dans le hameau du Grosval, situé comme il se doit autour du sommet d’une colline. Kevans, grand, blond, fin comme un brin de paille, se rendait chez Dekat le Long, vendeur de matériel de randonnée localement renommé pour le bon rapport qualité-prix de ses fournitures. Kevans y avait acheté tout ce qui lui semblait nécessaire pour entreprendre son périple, c’est-à-dire la quasi totalité des divers articles présents dans la boutique, bien aidé dans ses choix, il faut l’avouer, par l’habile commerçant.

Il n’avait pas résisté au produit introuvable ailleurs en Noghaard, fruit du partenariat de Dekat le Long et du mage Kechtoua, une guitoune à usage unique, la Tiou Sekonde. Un concept révolutionnaire de tente lyophilisée qu’il suffisait d’arroser un peu pour qu’elle prenne forme. Une fois passée la nuit, l’heureux campeur pouvait partir l’esprit tranquille, la Tiou Sekonde étant biodégradable. Seules les nuits pluvieuses ou même un peu trop humides posaient quelques soucis. Kevans en avait acheté une douzaine de bourses en cuir. Dekat le Long l’avait cependant mis en garde. Il fallait absolument protéger le contenu de ces aumônières de l’humidité. Une simple goutte d’eau entrant en contact avec la poudre pourrait avoir de fâcheuses conséquences.

C’est ainsi que Kevans ajouta à sa liste de fournitures, déjà longue comme le bras d’un géant océanique, lesquels sont bien plus imposants que leurs cousins des montagnes et des collines, une boîte totalement hermétique. Tout ce matériel lui coûta bien entendu jusqu’à la moindre petite poussière de piécette qu’il était parvenu à économiser jusqu’à ce jour, mais tout ceci lui importait peu. Il était trop heureux de partir enfin à l’aventure, tout fier de pouvoir exhiber son incroyable barda dans les allées du hameau.

Et le bonheur des uns faisant parfois le bonheur des autres, en l’occurrence celui de Dekat le Long, le spécialiste de la randonnée put enfin vendre son fond et s’offrir cette petite villa en bord de mer qu’il convoitait depuis quelques années. Il nageait encore dans la béatitude quand un navire en perdition, une forte nuit d’orage, eut la mauvaise idée de débarquer dans sa chambre, trois mois plus tard.

Mais continuons à nous intéresser à Kevans qui, après quelques centaines de mètres à porter son monstrueux paquetage, commençait à se sentir comme un mulet à pleine charge. Heureusement, il possédait une potion d’Allégresse, qu’il avait trouvée en soldes au Joyeux Docker, le navire marchand qui remontait le fleuve à chaque saison et s’arrêtait auprès du hameau. Une petite gorgée lui suffit à oublier le poids sur ses frêles épaules. Il reprit sa route en sifflotant, butant à chaque intersection, car il avait oublié malgré tout d’acheter une carte, mais avançant quand même. Après tout, peu lui importait le trajet, tous les chemins le mèneraient nécessairement à l’Aventure.

À suivre…

Au Comptoir du Coupe-Jarrets (2)

Edit : Ce texte a été initialement publié le 30 avril 2007.

Le Chevalier à la Barbichette

Ce soir là, l’alcool avait coulé plus qu’à l’habitude et la clientèle de l’auberge était passablement éméchée. Bien plus que d’ordinaire. Même Khârl le conteur, normalement si sobre, était quelque peu grisé par les vapeurs éthyliques qui emplissaient la salle commune. Il se leva pour prendre la parole.

— Je vais vous raconter une histoire que m’a rapportée mon grand-père. Il la tenait lui-même de son grand-père, qui la tenait de son grand-père, qui la tenait de son grand-père, et ainsi de suite. En vrai, l’histoire se passe il y a très longtemps, à l’époque où les dragons parcouraient encore les cieux de Noghaard.

Sa voix était hésitante, il appuyait trop certaines syllabes, partait dans les aigües de façon incontrôlée, mais il possédait l’attention de son auditoire aviné.

— C’est l’histoire d’un chevalier…

— On la connaît ton histoire ! brailla un des ivrognes.

Toute l’assistance éclata d’un même rire gras et tonitruant. Khârl essaya de conserver son sérieux, et de ne pas paraître trop offusqué par cette interruption.

— Donc, je disais, c’est l’histoire d’un chevalier errant qui s’appelait Galeran, surnommé le Chevalier à la Barbichette, à cause de ses longs poils au menton. Il se trouve que ce brave homme partait en quête d’une damoiselle à sauver et qu’il entendit parler d’une famille de dragons qui retenaient captive la jeune princesse d’un royaume voisin. J’en vois qui sourient comme des benêts, mais n’oubliez pas qu’à cette époque il était courant que les dragons kidnappent les héritiers des divers trônes pour demander ensuite une rançon, en numéraire ou en nature. Or celle qui était réclamée ici se révélait totalement inimaginable ! La moitié des troupeaux des vallées qui environnaient leur montagne, telle était l’exigence des ravisseurs à écailles. La présence de Galeran sur ses terres était donc une aubaine pour le roi, qui n’était pas prêt à régler un tel tribut pour sa peste de fille.

« Bien entendu, le fier godelureau partit à l’assaut sitôt qu’il eût topé avec le roi. Il se précipita vers le Mont Ardent, armé de sa seule épée, de son courage et de sa barbichette. Sans même s’annoncer, ou encore frapper, il entra en trombes dans la demeure des dragons.

Khârl marqua un temps de pause, observant son public aux yeux bouffis ou chassieux. Il patienta, attendant qu’une certaine exaspération monte parmi les débauchés attablés.

— Et alors ! beugla le vieux Maarthin, accoudé au comptoir.

— Et alors ? reprit le conteur avec un sourire aux lèvres. Imaginez un instant qu’on débarque chez vous en plein milieu du repas familial. Vous réagissez comment ?

Murmures excités dans la salle commune, alors que chacun voulait faire partager à son voisin le sort réservé à l’intrus qui viendrait les déranger ainsi.

— Eh bien là c’est pareil ! Le gentil papa dragon a bouffé le méchant chevalier.

La Compagnie des Bras Cassés (Intermède 3)

Edit : Cet article a été initialement publié le 2 mars 2007.

La Compagnie des Bras Cassés

Intermède 3 : Toujours la même tour, au même endroit

Vers l’Épisode 1…

Une silhouette se glissa furtivement par l’entrebâillement de la porte. Trapue, ratatinée sur elle-même, elle avança d’ombre en ombre, en essayant de ne pas se faire remarquer.

— Encore toi vermine ! Que veux-tu cette fois-ci ?

Yagdurz était au comble de l’exaspération. Son serviteur passait son temps à entrer et sortir de son bureau. Chaque fois, son irruption maladroite perturbait sa concentration. Chaque fois, la créature verdâtre apportait une mauvaise nouvelle de plus. Elle ne dérogea pas à la règle cette fois-ci encore.

— Ô Faramineux Pourrissement… les voleurs de l’œil du cyclope se sont acoquinés avec Zyauna, la sylphide maudite…

Yagdurz frappa du poing sur son bureau. Une pile de grimoires tomba au sol. La rage qui montait en lui faisait battre les veines à ses tempes.

— Raaaaaaaah ! fulmina-t-il. Par les Testicules Divins de Siral l’Éternel ! Ne me laissera-t-elle jamais en paix cette sorcière de pacotille ! Elle aurait dû comprendre qu’on ne se mêle pas impunément de mes affaires la dernière fois…

Le serviteur se souvenait parfaitement de cette dernière fois. Son maître avait été démasqué par Zyauna alors qu’il essayait d’entrer incognito au congrès annuel de l’Ordre des Sylphides Pourpres. Par la faute de la sorcière, il avait été pourchassé et humilié publiquement. Il était rentré à sa tour en boitant, le coccyx douloureux après avoir reçu son dégradant châtiment. Par vengeance, il avait concocté un terrible complot qui avait abouti à l’exil et à la malédiction de la sylphide.

Yagdurz devait avoir compris quel sort l’attendrait si Zyauna croisait son chemin car il blêmit subitement. Il congédia son serviteur d’un geste impatient. La créature trapue ne demanda pas son reste et détala le plus loin possible. Quant au sorcier, il s’assit dans son fauteuil, encore plus livide qu’à son habitude. Il passa une main décharnée sur son visage. Il paraissait soudain très vieux. Le nécromant prit une profonde inspiration et abattit une nouvelle fois son poing sur le bureau, violemment. Le bois se fendit sur toute la longueur du panneau. La rage et la peur écartelaient son être.

Il remonta les manches de sa toge noire, leva les bras. Avec la réapparition de Zyauna, ses affaires s’engageaient très mal désormais.

— Que mes Zanlugs viennent à moi ! tonna-t-il d’une voix gutturale.

Au comptoir du Coupe-Jarrets (1)

Edit : Ce texte a été initialement publié le 3 mars 2007.

Le sage Khilias était attablé au plus près de la cheminée du Coupe-Jarrets, l’auberge la moins intellectualisée de tout Noghaard. Par quel malheureux hasard en avait-il franchi les portes ? Lui-même l’ignorait. Pour le moment, il se tenait assis devant un parchemin, une tasse de tisane brûlante à portée de main. Son front était plissé par la concentration. Il hésitait entre placer un dragon et placer une licorne dans la grille tracée sur le parchemin. D’autres créatures y étaient dessinées : orques, dryades ou encore lutins.

Khilias finit par se décider pour la licorne ; elle seule permettait de poursuivre le remplissage de la grille. Alors qu’il finissais de tracer la forme de la créature avec une plume fine, sa main dérapa. Une brute épaisse, au propre comme au figuré, venait de percuter la table du sage en passant à côté, titubant.

— Vous pourriez vous excuser au moins, remarqua Khilias.

Le colosse se retourna, dévoilant une mine patibulaire, deux rangées de chicots plus bruns que blancs et deux yeux porcins enfoncés dans leurs orbites.

— Qu’est-ce qu’y a le vieux ? Y a un truc qui te dérange ?

La brute avait une haleine fétide. Une mouche tomba raide morte avant la fin de sa première question. Mais Khilias avait connu de nombreuses batailles. Il en fallait plus pour l’impressionner.

— Oui jeune homme. Il y a en effet une chose qui me dérange. Le fait que vous m’ayez bousculé au moment au j’achevais ma neuvième et dernière licorne.

Le barbare haussa un sourcil broussailleux et se pencha sur le parchemin en essayant de décrypter les écrits au-dessus de la grille. Cette dernière se composait de neuf lignes et d’autant de colonnes. Des créatures y étaient tracées avec soin et précision. En l’observant attentivement, la brute comprit globalement qu’il y avait neuf dessins différents et que le sage avait essayé de les placer de façon à ce qu’il n’y ait jamais deux fois la même créature sur une ligne ou une colonne donnée.

Une brève lueur d’intelligence brilla dans les yeux du barbare lorsqu’il décrypta enfin le nom du jeu de réflexion auquel se livrait Khilias. Il saisit alors à deux mains la chaise du sage pour la tourner.

— Que signifie… commença Khilias, outré.

— C’est pour plus d’efficacité mon pote ! s’exclama le colosse en riant. Si t’as la tête au nord, alors t’as le sud au c…

Et il se précipita hors de l’auberge, car le sien venait de prendre feu.

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 14)

Edit : Cet article a été initialement publié le 23 juillet 2006.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 14 : Où l’on cause malédictions et conditions.

Vers l’Épisode 1…

Les compagnons se regardèrent, l’air hagard. Le vent s’était calmé. Les éclairs restaient suspendus à leur céleste perchoir. Zyauna reprit sa taille et sa couleur initiale. Un sourire mauvais étirait ses lèvres de brume purpurine. Elle jubilait intérieurement. En lançant ses imprécations, elle se libérait elle-même de l’anathème dont l’Ordre des Sylphides Pourpres l’avait frappée. Ses traits se figèrent quand Qwar, Hoops, Nœil et Resei furent secoués d’un fou rire simultané. La sorcière enragea.

— Mais bon sang ! Qu’y a-t-il de si drôle ? Allez-vous me le dire !

Le guerrier manchot tendit son unique main pour lui signifier d’attendre un instant. Quand son hilarité se fut calmée, ce qui prit un temps certain, il expliqua à Zyauna :

— C’est juste qu’on a eu peur quand vous avez parlé de malédiction et tout le tralala. On s’attendait à être vraiment damnés pour toujours. Mais si c’est juste ça, on en veut bien. Ça semble pas si terrible ! Après tout, notre souhait le plus cher, c’est d’avoir une bonne bière fraîche qui nous attendent à notre arrivée. Et comme je ne connais aucun aubergiste qui soit prêt à servir sa bibine tiède, à moins de faire disparaître toutes les tavernes de Noghaard, on ne risque pas grand chose. Et puis ces histoires de volonté, d’âme et de truc là, le raisonnement, vu qu’on nous répète assez qu’on en a pas, c’est pas ça qui va nous effrayer !

Et ils repartirent d’un rire franc, tandis que la sylphide maudite ne savait plus comment réagir. C’est alors qu’elle aperçut le bûcheron qui ne se mêlait pas à la joie de ses compagnons. Il restait le regard dans le vide, visiblement abattu.

— Et toi, là, tu ne te gausses pas de moi avec tes comparses ?

— Non. Contrairement à eux, je peux souffrir de tes mots.

— Tu possédais donc un souhait qui t’était cher. Quel était-il ? demanda Zyauna avec malice.

— Juste fonder une famille. Rencontrer une femme que j’aimerais et fonder un foyer avec elle. Et par ma faute cela n’arrivera jamais.

Habalorm ne put réprimer les larmes qui lui montait aux yeux. La sincérité de sa tristesse toucha la créature. Le regard de la sorcière s’adoucit, tout comme sa voix, désormais aussi légère qu’une brise printanière.

— Ne pleure pas. Ma malédiction était collective. Il a suffit qu’un seul d’entre vous ne puisse subir mon courroux pour que vous en soyez tous délivré.
Le visage du bûcheron s’illumina subitement.

— Au contraire de moi, ajouta-t-elle après un temps de pause.

Elle poussa un soupir à fendre l’âme, qui coupa court aux bruyants éclats de rire des Bras Cassés. Avec prudence, Nœil osa l’interroger.

— Que veux-tu dire par là ?

— J’ai été maudite par mes sœurs. Je suis condamnée à conserver cette forme brumeuse jusqu’à ce que je parvienne à maudire cinq personnes m’ayant manqué de respect. J’ai cru réussir avec vous, mais il n’en est rien. Je n’ai plus qu’à attendre plusieurs siècles avant que d’autres visiteurs ne s’égarent sur mes terres par mégarde.

— Ne pourrais-tu pas aller les chercher et les provoquer pour qu’ils t’insultent ? Ce serait plus simple que de les attendre ici, lança Nœil.

— Ce n’est pas si simple. Ma malédiction est claire ! Ces personnes doivent pénétrer de leur plein gré dans mon domaine et m’injurier sans provocation de ma part. La seule autre possibilité…

Elle leur lança un regard plein d’espoir, attendrissant.

— Oui, la pressa Qwar.

— Eh bien, il faudrait que cinq visiteurs parvenus ici de leur plein gré m’acceptent parmi eux sans contrainte. Ainsi j’aurais le droit d’essayer de me libérer de ma malédiction hors de mes terres.

Elle les gratifia d’un léger sourire enjôleur, sans trop forcer le trait. Tous cinq s’observèrent, lisant la même expression de surprise sur chaque visage. Hoops se contenta d’un haussement d’épaules avant de s’allonger sur le tapis où il s’endormit instantanément. Qwar prit la parole au nom du groupe.

— On va en parler ensemble. Tu t’éloignes un peu, s’il te plaît.

Zyauna s’éloigna, avec un déhanché se voulant aguicheur. Malheureusement, la brume rendait le résultat plutôt calamiteux. Mais il n’échappa pas pour autant au regard des hommes qui allaient peut-être décider de son destin. Elle espéra que cela jouerait en sa faveur. Les quatre compagnons encore éveillés délibérèrent pendant un temps qui parut trop long à la sylphide. Quand enfin ils parurent s’être décidés, ce fut Qwar qui se présenta une fois de plus comme porte-parole du groupe. La sorcière s’approcha.

— Nous t’acceptons parmi nous.

Il fit une pause, contemplant la gratitude qui envahissait le regard de la créature.

— Mais pas d’entourloupe. Et il faudrait que tu sois plus discrète aussi, parce que là on ne passerait pas inaperçus avec un grand nuage rouge aux formes généreuses qui nous suivrait partout. En plus, nous te demandons de faire la cuisine et notre lessive pour toute la durée de notre quête.

A l’évocation de cette dernière condition, Zyauna parut sur le point d’exploser en une furieuse tempête orageuse. Un frisson parcourut l’échine de Qwar, qui se retourna pour avoir l’avis de ses comparses. Pour toute réponse, il obtint des gestes vagues, qu’il interpréta comme il put.

— Je crois qu’on va oublier les tâches ménagères. Alors, tu topes là ?

Zyauna sembla hésiter un instant, puis elle traversa la main tendue du guerrier avec ses doigts de brume. La sylphide condensa alors sa substance jusqu’à atteindre une corpulence humainement raisonnable, et fit varier son teint pour lui donner une belle nuance carnée. Les compagnons reprirent leur route vers l’Alendiel. La sorcière maudite s’élança à leur suite en volant derrière le tapis.

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 13)

Edit : Cet article a été initialement publié le 21 juillet 2006.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 13 : Où l’on survole le monde en évitant de passer par-dessus bord.

Vers l’Épisode 1…

Après les salutations d’usage auprès d’Halkadim, ils s’élancèrent sur la route céleste, portés par la moquette planante. Ils n’osaient pas regarder le sublime paysage qui s’étendait sous le tapis. Quel dommage pour eux ! Ils auraient pu voir les plaines verdoyantes d’Emürie, les reflets argentés du soleil jouant sur les crêtes des vaguelettes du long fleuve Lhean. Mais ils étaient bien trop occupés à se cramponner aux fibres de leur planeur pour y prêter une quelconque attention. Habalorm avait viré à un seyant vert pale du plus bel effet, tandis que Resei réprimait avec difficulté la nausée qui lui vrillait les entrailles. De leur côté, Qwar et Hoops géraient leur vertige incoercible de la manière la plus courageuse qui soit, en fermant les yeux et en claquant des dents.

Seul Nœil semblait supporter leur excursion aérienne avec un peu plus de facilité. Certes, il n’osait pas se pencher par-dessus bord, mais il partit quand même en quête de victuailles dans la besace que le mage temporaliste leur avait fournie. Il en sortit une poignée de prunes séchées qu’il mangea en grimaçant, tant elles étaient âcres. Son estomac réagit par quelques soubresauts spasmodiques, puis s’apaisa. Le barde éborgné tira alors un pipeau en bois de sa poche, un instrument qui avait vu passer tant de saisons que son aspect s’en ressentait effroyablement. Il porta le court bec du cylindre en piteux état à ses lèvres. Il en extirpa avec difficulté une suite de notes stridentes qui firent varier le teint d’Habalorm du vert à un violacé peu ragoûtant.

Avec un toussotement gêné, Nœil arrêta de jouer, mais ne perdit pas son envie de divertir ses amis. Il se racla la gorge sans délicatesse, et entonna d’une voix de fausset une chanson qu’il jugeait appropriée.

On n’avance à rien dans c’tapis volant
Là haut on t’sert qu’des pruneaux
Tu pourras jamais tout bouffer t’empiffrer
Tais-toi et vole

Un simple regard du bûcheron, d’une insondable noirceur, coupa court à l’envolée lyrique du barde. Il tourna le dos à son compagnon au bord de l’explosion digestive, alors que lui-même fulminait intérieurement contre le manque de goût de ces barbares forestiers. Leur voyage quelques pieds sous les nuages se poursuivit dans un silence rare. Le tapis continuait sa route avec insouciance.

Mais nos héros ignoraient un fait d’importance, qui ne vous aura peut-être pas échappé. Ils parvenaient en effet au milieu du treizième tronçon de leur périple. Celui où vint à eux une sombre malédiction, sous une forme inattendue.

Bercés par les légers remous de leur carpette portée par l’éther, les cinq compagnons avaient fini par céder au sommeil. Ils ne prirent pas conscience des subtils changements du chatoiement céruléen. Des reflets pourpres et violacés encadraient de larges strates d’un gris sombre. Une brise fraîche caressa leurs visages. Le souffle du vent forcit peu à peu. Des poignées d’éclairs ardents s’égrenaient çà et là à quelque distance. Une soudaine et violente rafale fit tanguer dangereusement le tapis, éveillant nos héros en sursaut. Un coup de tonnerre résonna, accompagné d’une vibration assommante. Une silhouette féminine, formée de brume écarlate, se dressa sur leur passage. Elle croisa ses bras vaporeux sur sa poitrine voilée. Le carré de soies tissées stoppa son vol à une distance respectable de la créature à l’air orageux. Des lèvres se formèrent sur son visage, articulant des mots qui étaient autant de bourrasques risquant de faire chavirer le tapis et ses passagers paralysés par la terreur. La voix tonnait, presque assourdissante.

Savez-vous où vous vous trouvez, mortels ?

Habalorm, ne tenant plus avec toutes ces secousses qui lui remuait les entrailles, eut la mauvaise idée de choisir ce moment précis pour offrir au contenu de son estomac un trajet retour pourtant prévisible. La matière fétide, âcre et chaude traversa de part en part le corps brumeux de la créature. La substance cotonneuse qui la composait devint nébuleuse, un enchevêtrement de cramoisi et d’ombres injecté d’éclairs argentés.

Jamais je n’avais été autant humiliée ! Nul mortel ne peut se dresser ainsi face à Zyauna la Sorcière !

Les cinq hommes se mirent à trembler avec davantage de vigueur. L’être qui leur lançait un regard haineux était effrayant. Même le tapis volant semblait apeuré. La silhouette de Zyauna grandit encore, les dominant largement, tandis que les nuages noirs s’écartaient avec déférence dans le ciel.

Un tel blasphème mérite châtiment.

Ils se regroupèrent au centre de l’ouvrage tissé, se serrant les uns contre autres, anticipant les coups à venir.

Vous craignez la douleur ? Comme c’est touchant. Mais la souffrance de vos corps ne serait rien en comparaison du sacrilège que représentent vos viles existences. Vous avez profané ma substance sacrée ! Alors retenez bien chacun mes mots.

Ils déglutirent à l’unisson, les yeux écarquillés par l’angoisse. Ils étaient suspendus aux lèvres vaporeuses.

Par ma voix, je vous maudis ! Par mes mots, je vous enlève toute chance de voir se réaliser votre souhait le plus cher ! Par mon souffle, j’anéantis votre volonté et votre âme ! Par ma colère, je vous prive de toute faculté de raisonnement ! Par mon silence, je scelle ma malédiction.

Et elle se tut.

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 12)

Edit : Cet article a été initialement publié le 9 juin 2006.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 12 : Où une prophétie débile se révèle bien utile

Vers l’Épisode 1…

Face à une telle situation, la Compagnie des Bras Cassés possédait une tactique habituellement efficace. La fuite. Mais là, toutes les issues étaient bouchées. Absolument aucune possibilité de s’esquiver en douce. La Chose sans Nom s’étendait de plus en plus. Le démon à tête de bigorneau les fixait, attendant une réponse. Sa sœur semblait prête à les étriper à la moindre occasion.

Habalorm, Qwar, Nœil et Resei transpiraient à grosses gouttes. Ils se savaient condamnés. Hoops, quant à lui, était émerveillé par le déploiement du fluide ténébreux et scintillant. Il souriait béatement comme un enfant devant une montagne de friandises.

— Jolies étoiles ! marmonna-t-il.

Ses compagnons et les deux démons levèrent les yeux pour contempler la voûte liquide sur laquelle brillaient des dizaines de points lumineux. Les paupières du dormeur éternel s’écarquillèrent. Les cinq hommes s’écartèrent hors de sa portée. Keuteylhay contenait difficilement sa surprise et son excitation.

— Par l’arthrite damnée de notre Père, le vénérable Hach Pehel ! Regarde sœurette ! Les astres sont propices ! Le moment de m’éveiller est enfin venu !

Il étendit ses membres en baillant bruyamment. Un sourire de crustacé marqua son visage. Puis il inspira, et il aspira si fort que la Chose sans Nom fut happée sans pouvoir résister. Keuteylhay puisa la substance d’obsidienne liquide à son puits d’éternité et elle en fut intégralement extraite, pour finir au fond de l’estomac du démon. Ce dernier poussa un rôt tonitruant et se frotta l’abdomen.

Soudain, il frappa le sommet de la cavité. Un premier pan de roche s’en détacha et se fracassa sur le sol. Les pierres tombaient et le plafond de la caverne se fissurait. Keuteylhay continua à se frayer un passage à coups de poings. Et plus la cheminée s’ouvrait, plus le démon grandissait.

Les lieux devenaient des plus dangereux. De gigantesques blocs de roches se détachaient et menaçaient d’écraser nos héros, ainsi que Gnagnatotep. Celle-ci voulut prendre la poudre d’escampette. Les cinq hommes s’élancèrent à sa poursuite, guidés par les traînées phosphorescentes qu’elle laissait sur le sol.

Dans leur dos, les souterrains s’effondraient, heureusement moins vite qu’ils ne progressaient à la suite de la créature. Après un temps incroyablement long, un filet de lumière se révéla au loin. Un craquement retentit, suivit du son d’un objet qui chutait, puis d’un écœurant bruit de limace écrasée. Ils ne s’arrêtèrent pas, se ruant vers la faible clarté. Quand une obscurité moins impénétrable les assaillit, il leur fallut quelques instants avant de réaliser qu’ils étaient sortis des cavernes du grand chêne. Ils s’arrêtèrent alors de courir, reprirent leur souffle et se tournèrent vers le titan végétal. L’entrée des souterrains les contemplait, source ténébreuse.

Tout d’abord, il ne se passa rien. Puis un grondement effrayant monta de la terre. Une plaie béante déchira le sol, l’humus fut dévoré, avalé dans les entrailles terrestre. Nos héros se précipitèrent dans la forêt sans se retourner, alors que les plaintes des arbres déracinés résonnaient dans leur dos. Un rugissement épouvantable retentit alors qu’une gigantesque masse de chairs flasques et limoneuses s’extrayait de terre. Une clairière sembla se former instantanément dans la sylve.

Keuteylhay poussa un cri de joie au moment où le soleil toucha sa peau caoutchouteuse. Son hurlement victorieux se mua en plainte douloureuse, sans raison apparente. Les cinq hommes en fuite se figèrent. Ils osèrent se retourner, juste à temps pour voir la silhouette du démon marin qui rétrécissait avec rapidité. Tout tremblement cessa, la terre s’apaisa enfin.

Prenant son courage à deux mains, ainsi que sa hache, Habalorm se dirigea d’un pas prudent, vraiment peu assuré, vers le lieu où un titan venait de se minimaliser. Après un instant d’hésitation, très vite oubliée quand ils prirent conscience que leur force de frappe la plus imposante venait de partir, nos héros se lancèrent à sa suite.

Ils traversèrent la partie ravagée de la forêt, enjambant les troncs violemment arrachés, se frayant à coups de hache un passage au travers de la végétation agonisante, franchissant d’un bond les failles qui s’étaient creusées. Ils arrivèrent finalement sur le lieu approximatif de la disparition du démon colossal. Et ils ne virent rien d’autre qu’un gigantesque cratère béant.

Qwar fut le premier à remarquer ce qu’il était advenu de Keuteylhay. Il éclata de rire. Ses compagnons le dévisagèrent, sans comprendre la raison de son hilarité. Tout en s’esclaffant bruyamment, le guerrier pointa de son unique main le sol, juste au bord de la cavité. Sur l’instant, ils ne distinguèrent rien. Puis ils virent ce que le manchot cherchait à leur montrer. Tous furent envahis d’un rire incoercible, qui les secoua durant un long moment. Quand il réussit à utiliser ses cordes vocales pour un autre usage que des gloussements nerveux, Nœil lança :

— J’aurais dû me rappeler la fin de cette prophétie sur le Démon Endormi !

Qwar leva un sourcil interrogateur.

— Bah ouais ! Écoutez !

N’est toujours pas mort le bigorneau démoniaque
Qui dans sa caverne sombre à tout jamais dort
Et quand vient le soleil, touchant l’hypersomniaque,
C’est format crevette qu’il connaîtra la mort.

Pour illustrer ses paroles, le borgne écrasa de sa botte la petite créature verte, à peine plus grande qu’un orteil, qui se trouvait au bord du cratère. La rencontre de sa semelle et du démon minuscule s’accompagna d’un bruit de coquille broyée. Avec un ricanement pervers, nos valeureux héros s’éloignèrent du lieu où le terrible Keuteylhay venait de tomber. Une seule chose importait désormais à leurs yeux. Ils possédaient le fabuleux tapis volant !