La Compagnie des Bras Cassés (Episode 7)

Edit : Cet article a été initialement publié le 29 décembre 2005.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 7 : Où l’on a le récit de ce qu’il advint dans l’auberge

Vers l’Épisode 1…

Nous avions laissé nos héros au moment où ils arrivaient à quelques pas de l’auberge « Au Bon Piège ».

La porte de l’établissement s’ouvrit, laissant s’extraire avec difficulté un orque bedonnant dont la bonhomie ne semblait avoir pour égal que l’embonpoint.

Qwar posa instantanément la main sur la garde de son épée, tandis que les lèvres de Resei remuaient silencieusement, préparant son sort le plus ravageur pour les narines de l’ennemi. Dans le même temps, Hoops souriait comme un benêt et Nœil cherchait frénétiquement un endroit où se terrer, avant de remarquer que l’adversité était grandement inférieure en nombre. Habalorm suivait la scène, dubitatif, mais ne semblait pas vouloir intervenir.

Au moment où la lame de Qwar fut sortie à moitié de son fourreau, l’orque s’adressa à eux.

— Oh là, mes braves ! Point n’est besoin de croiser le fer ! dit-il d’une voix chaleureuse. Ici vous ne craignez rien de plus qu’une banale indigestion, car la nourriture est riche dans mon auberge, foi de Piäjakon !

Le bûcheron fit alors un signe de la main à ses compagnons pour leur signifier de se calmer. Une lueur furieuse habitait le regard de Qwar. Il rengaina néanmoins son arme. L’aubergiste lui répondit par un sourire avenant et les invita à entrer dans son humble établissement.

— Qu’as-tu à nous proposer pour le repas aubergiste ? lui demanda Nœil.

— Une bonne chère de la meilleure qualité, Messeigneurs, lui répondit Piäjakon en s’exprimant suffisamment fort pour que tous l’entendent dans l’auberge.

Arrivé à ce point du récit, il serait temps de décrire ce que les neuf yeux interloqués de nos héros pouvaient observer à l’intérieur de la gargote.

Il y régnait une atmosphère pesante, oppressante, lourde des effluves des créatures qui y étaient attablées. Pêle-mêle, on trouvait six orques, trois gobelins, un troll, quatre mörks, un kragg nain, deux homme-lézards aux écailles noires et un petit lapin au curieux pelage vert qui rongeait une carotte dans un coin de la pièce commune. Tous dévisageaient les nouveaux arrivants avec un rictus carnassier, sauf le lapin trop occupé avec sa racine un peu terreuse.

Le maître des lieux indiqua à ses clients sa meilleure table, juste à côté des cuisines, pour profiter de la chaleur des fourneaux. Pendant qu’ils s’installaient, Piäjakon se dirigea vers l’ardoise vide, sur laquelle il indiqua à la craie la composition du menu du jour.

Entrée du jour
Velouté du Voyageur aux Yeux Pochés

Plat du jour
Soufflé de l’Imbécile Perdu
accompagné de Trognes Vapeurs
et de Tagliatelles à la Borgne

Desserts du jour
Gelée d’Aisselles
Profiteroles de Cervelets Écervelés

— Un menu particulier, mais au combien original et alléchant, précisa Hoops à l’intention de ses compagnons.

— C’est vrai que les dénominations sont tout à fait exotiques ! ne put s’empêcher d’ajouter Nœil. L’entrée du jour me semble succulente.

— Et les desserts ! Je m’en lèche les babines à l’avance, compléta Qwar.

Resei ne put qu’opiner du chef en salivant. Seul Habalorm était curieusement insensible à l’extravagance culinaire des cuisines de Piäjakon. Il semblait une fois de plus en plein bouillonnement interne, prêt à exploser d’une fureur trop longtemps contenue. Ce fut avec une indescriptible rage qu’il prit la parole, hurlant sans se soucier des oreilles attentives des autres clients de l’auberge.

— Bande d’imbéciles ! Comprendrez-vous un jour ce qui se passe autour de vous ! C’EST NOUS LE MENU !!!

Les quatre compères le regardèrent avec des yeux ronds, avant de contempler les mines patibulaires des créatures affamées qui les entouraient. Pour la première fois de leur existence, leurs quatre esprits pensèrent à l’unisson face au danger.

Piäjakon sortait de la cuisine avec deux ogres de barbarie évidente, armés de couteaux à désosser. Leurs intentions apparaissaient limpides. Tout comme celles des autres clients, se partageant les tâches entre bloquer les issues et immobiliser leur gibier.

Et tout devint subitement confus, à mesure qu’une épaisse poussière noire provoquait de convulsifs éternuements en se répandant dans tout le volume de l’auberge. Le reste de la scène demeure indescriptible et inintéressant de surcroît. Sachez simplement que nos héros s’en sortirent miraculeusement grâce au sacrifice héroïque du lapin vert, catapulté à sa grande surprise depuis l’énorme pied d’Habalorm jusque dans le gosier du troll, qui fut attaqué par les orques et les gobelins, jaloux qu’il soit le premier servi alors qu’il était le dernier arrivé à l’auberge, les autres clients se jetant dans la mêlée l’instant suivant.

Nos héros, donc, parvinrent ainsi à vaincre l’adversité une fois de plus, s’extrayant, hilares, de la gargote. Ils prirent immédiatement la fuite, guidés par le bûcheron.

Ce qu’il advint ensuite des clients de l’auberge ? La rumeur laissa supposer que l’infâme bouge avait fini par s’effondrer sur lui même, victime de la fureur des créatures qui s’entretuaient et s’entredévoraient en ses murs.

Intermède 1

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La Compagnie des Bras Cassés (Episode 6)

Edit : Cet article a été initialement publié le 10 décembre 2005.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 6 : Où l’on marche beaucoup trop pour certains

Vers l’Épisode 1…

— Comment ça détruire Mon œil ! s’exclama le barde, vindicatif. T’as reçu un tronc d’arbre sur la caboche quand t’étais petit le bûcheron ! Il faudra d’abord me passer sur le…

Il ne finit pas sa phrase et s’effondra au sol, assommé par la rencontre imprévue de sa tempe gauche avec le poing droit de Qwar. Habalorm transporta Nœil sur son épaule massive, comme un vulgaire sac de légumes (état il est vrai bien proche de celui de Hoops…). Ils prirent alors tous ensemble la route de la cabane du bûcheron. Pas immédiatement cependant, car il avait d’abord fallu imposer le silence, d’un froncement de sourcils menaçant, aux deux contestataires clamant trop haut et trop fort leur besoin de dormir à cette heure avancée de la nuit. Sans parler de stopper les gesticulations frénétiques de Resei. Après s’être acquitté de ces corvées nécessaires, Habalorm put enfin les conduire jusque chez lui, sous les grognements désobligeants de Qwar.

On prit donc la direction du Sud, pour se rendre à la forêt de Cillos. Le route était longue et épuisante pour tous, sauf Habalorm, infatigable marcheur, et Nœil qui était toujours dans les doux bras de Lununa, maîtresse éternelle du territoire des Rêves. La boue qui recouvrait le sol rendait leur périple risqué par moment, notamment lors des premières heures de marche, quand l’absence de lumière les empêchait de voir où ils mettaient les pieds. Et toutes les cinq minutes, on entendait Qwar qui beuglait :

— J’ai encore marché dedans, et du pied droit en plus !

Mais ce n’était heureusement qu’une flaque fangeuse. Par contre, pour ce qui était de la discrétion… Sans parler du rythme auquel avançaient nos trois compères, et qui obligeait Habalorm à s’arrêter tous les cinq cents pas pour les attendre. Ce qui avait pour principale conséquence de ralentir de façon considérable l’avancée du petit groupe, avec la conclusion logique qui en découlait, au grand désespoir du bûcheron, la nécessité de stopper pour se reposer quelque peu. Il se trouvait, par hasard, que le moment où il devenait impossible d’aller plus loin pour nos trois éclopés héroïques survenait à proximité de la seule auberge qui ponctuait leur route.

— C’est étrange, ce bouge n’était pas là lors de mon précédent trajet, s’étonna Habalorm.

— Fallait faire attention, tête de bûche ! râla Nœil qui venait d’émerger de son doux songe.

— Surtout qu’avec un nom pareil, « Au Bon Piège », ça doit être un fameux relais de trappeurs, ajouta Hoops.

— Jamais entendu parlé, marmonna le bûcheron puis, élevant la voix : En plus, regardez son toit, percé de trous. Une vraie passoire ! Ce n’est plus une auberge, c’est un bocal à tritons nains !

— Et voilà, monsieur « je vais vous faire marcher une nuit entière sans dormir avant » fait son délicat maintenant ! s’esclaffa Qwar. On va y aller dans cette auberge, je suis sûr qu’ils y servent une succulente cervoise.

Le groupe fit quelques pas, puis Hoops s’arrêta brusquement et se tourna vers Habalorm, l’air dubitatif.

— J’ai pas compris le rapport entre le bocal et le tri des nains, lança-t-il au bûcheron.

Le colosse leva un sourcil interrogatif et dévisagea ses quatre compagnons de route un à un. Tous le regardaient, l’air ahuri, attendant une réponse. Il se passa une de ses énormes mains sur le visage, en murmurant une prière à Haki, le dieu protecteur des bûcherons désespérés.

— Bon, vous avez gagné ! dit Habalorm dans un souffle. On va y aller dans cette auberge…

Épisode 7

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 5)

Edit : Cet article a été initialement publié le 27 novembre 2005.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 5 : Où il est question d’une quête à accomplir

Vers l’Épisode 1…

Qwar, Resei et Hoops tournèrent vers leur compagnon un regard lourd de sens. Le guerrier porta même son unique main à la garde de son épée, l’air menaçant.

— C’est pas compliqué alors. On lui arrache cet œil de verre et on le donne au sorcier pour qu’il nous fiche la paix.

Il voulut joindre le geste à la parole, mais l’homme s’interposa.

— Ne soyez pas fou, jeune barbare. Il ne faut jamais, vous entendez tous bien, jamais, que Yagdurz mette la main sur cet œil. Si cela devait advenir, les conséquences seraient terribles. Cet homme est l’un des plus maléfiques sorciers qu’ait connu notre monde. Lui rendre sa liberté serait soumettre le peuple de Noghaard à des tortures que nul mortel ne peut imaginer.

— Alors vous laissez ma bille de verre tranquille au fond de son orbite, ajouta le barde, pédant. De toute façon, je ne la cèderai pas. Elle m’a été offerte par une jeune elfe diaphane rencontrée en Alendiel il y a quelques années. Sa beauté gracieuse m’a d’ailleurs inspiré nombre d’odes vantant la douceur des Elfes. Elle m’a fait promettre de ne jamais m’en séparer. Et je ne suis pas homme à tromper la confiance d’une femme. Cet œil est à moi. C’est mon cadeau. Il m’est précieux. Il est unique.

Une lueur étrange brillait dans son regard alors qu’il parlait. Un éclat indéfinissable pour qui ne l’avait jamais vu. Pour ses compagnons par contre, cette étincelle était d’une grande limpidité. La lubricité. Il repensait à cette elfe maintes fois chantée, ou plutôt indirectement humiliée, d’une voix criarde et alourdie des accents de l’ivresse. Mais il y avait autre chose en surimpression, une tonalité inhabituelle dans son œil rescapé. Quelque chose qui faisait froid dans le dos.

Qwar se racla la gorge bruyamment et prit la parole pour essayer de dissiper la sensation de malaise ambiant.

— Mais vous, qui êtes vous pour vous pointer comme ça et nous raconter de tels contes à faire frémir un bébé orque dans ses langes ? Parce que vous semblez nous connaître, mais qu’est-ce qui nous prouve que ce n’est pas Zorglabak lui-même qui vous envoie, et que vous ne prévoyez pas de nous trahir à la moindre occasion ?

L’homme se redressa de toute sa hauteur (enfin presque parce que sinon il se serait cogné la tête contre les poutres du plafond) et abaissa sa capuche noir, découvrant son visage étonnamment jovial, au teint quelque peu rubicond du bon vivant. Une épaisse barbe rousse encadrait deux yeux d’un vert aussi profond que le feuillage dru d’une forêt, pétillant de bonhomie. Ses cheveux de la couleur du jus de carotte retombaient sur épaules en une multitude de fines tresses terminées par des perles de bois.

— Je suis Habalorm le bûcheron, dit-il simplement. J’habite une modeste cahute dans une clairière de la forêt de Cillos, à une journée de marche du bourg.

— Mais en quoi tout ceci vous concerne-t-il ? lui demanda Qwar.

— En fait, j’en sais trop rien, répondit Habalorm. Un très vieil homme vêtu de gris, avec une longue barbe blanche est venu me voir. Quel était son nom déjà… Ah oui, Glandelfe. Donc ce Glandelfe vint me rendre visite en m’apprenant tout ce que je vous ai raconté sur Yagdurz et la prophétie, en me conseillant gentiment de venir vous rencontrer pour vous en parler et le cas échéant vous proposer mon aide.

— Et quel est votre intérêt dans cette histoire ? La vengeance ? le questionna le guerrier.

— La richesse ? demanda Hoops.

— La gloire et les femmes ? proposa Nœil.

— Rien de tout ça mes bons amis. C’est juste qu’à cette époque le bois est de très mauvaise qualité, et donc les bûcherons comme moi se retrouvent au chômage technique. Alors c’était ça ou me faire royalement ch… euh m’ennuyer chez moi avec pour seuls compagnons de vieux parchemins couverts d’estampes de succubes en pleine action… Enfin bref, je préférais partir à l’aventure au lieu de faire des chaises en bois.

— D’accord mais cela ne nous dit toujours pas ce qu’il faut faire pour que Zorglabak n’évide pas l’orbite creuse de notre ami, gesticula Resei, traduit par Qwar.

— Il n’existe qu’une seule solution pour que Yagdurz ne puisse récupérer l’œil de verre de Markùlg le cyclope nain des cavernes de Nagakh. Mais pour cela il nous faudra affronter de terribles dangers. Vous sentez-vous prêts à me suivre ?

Les quatre compagnons déglutirent tandis que leurs visages blêmissaient une fois de plus, mais ils acquiescèrent.

— Que devons-nous donc faire ? demanda Hoops.

— Détruire l’œil de verre là où il fut créé. En Alendiel.

Épisode 6

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 4)

Edit : Cet article a été initialement publié le 25 novembre 2005.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 4 : Où l’on parle d’une ancienne prophétie et du lien avec nos héros

Vers l’Épisode 1…

— Il nous faut trouver quoi faire de cette paille pour qu’il ne la retrouve pas, ajouta Nœil.

— STOP !!! hurla l’homme. Cessez ces discours stupides. Yagdurz s’en moque bien de votre paille de télépathie.

Les quatre compagnons le regardèrent, la bouche béante. L’homme les invita à s’asseoir sur les lits de la chambre, et se posa lui-même sur une chaise, dont le bois craqua sous son poids.

— Laissez-moi vous conter une histoire, celle de Yagdurz le Sorcier.

« Il y a longtemps, très longtemps, dans une contrée lointaine, très lointaine, un enfant apprit tous les rudiments de la magie noire avant d’assassiner froidement son maître nécromancien. Ce qu’il n’avait pas prévu c’est que celui-ci reviendrait sous forme de liche. La vengeance se savourant mieux quand le plat a refroidi, son maléfique mentor attendit qu’il fut devenu un grand sorcier noir, installé dans une tour de la région. C’est alors qu’il lança sa plus puissante malédiction sur celui qui fut son élève.

« Il le condamna à demeurer prisonnier de sa tour pour l’Éternité. Le seul moyen pour lui d’en sortir serait de capter l’ultime rayon de soleil du sixième jour de la sixième année du sixième siècle de son emprisonnement. Et il devrait le faire dans l’œil de Markùlg, le cyclope nain des cavernes de Nagakh. Ainsi le voulait la prophétie rédigée par le nécromancien devenu liche.

«  À partir de ce jour, Yagdurz n’eut plus qu’une idée fixe, retrouver l’œil du cyclope pour avoir une chance de quitter sa prison cylindrique. Il créa dans ce but les Zanlugs, à partir de lambeaux de chair de son maître qu’il avait conservés. Durant plus de deux siècles, les esprits de l’Oeil, comme ils se sont nommés eux-mêmes, ont cherché les cavernes de Nagakh. Et quand ils les trouvèrent finalement, ce fut pour découvrir que Markùlg les avait quittées.

«  Pendant près de quatre siècles, les sept Zanlugs traquèrent le cyclope nain à travers tout Noghaard, dévastant certains villages sur leur route, quand la rage d’avoir perdu sa piste se faisait trop grande. Ils finirent par le trouver, réfugié sur une île où il élevait des moutons géants. Ils avaient pour cela suivi les rumeurs répandues par un groupe d’aventuriers qui prétendaient s’être échappés de cette île, contournant la vigilance du cyclope en s’accrochant sous les moutons.

« Au bout du compte, le cyclope ne put leur résister, et c’est sans difficulté que les esprits de l’Oeil l’amenèrent à leur maître, qui lui arracha le précieux globe organique avant de le conserver magiquement dans une boîte d’onyx. Puis il relâcha le cyclope énucléé, dont nul n’entendit plus jamais parler.

— Mais qu’est-ce qu’on a à voir avec cette histoire ? demanda Qwar.

— Il se trouve que Markùlg, averti de son destin par le maître de Yagdurz, se prépara pour le moment fatidique en faisant polir par les Elfes d’Alendiel un œil de verre qui lui offrirait de nouveau la vue, une fois son organe perdu.

— Mais, et nous là dedans ? se récria Nœil.

— Il y a une chose que Yagdurz n’avait pas prévue. C’est qu’un barde borgne se trouverait à proximité de sa tour au moment où se révélerait le dernier rayon solaire du sixième jour de l’année sixième année du sixième siècle de sa détention. Que ce barde possèderait dans son orbite creuse l’œil de verre de Markùlg le cyclope nain des cavernes de Nagakh. Et que cet œil de verre emprisonnerait l’ultime éclat du soleil de ce jour.

Épisode 5

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 3)

Edit : Cet article a été initialement publié le 24 novembre 2005.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 3 : Où nos héros apprennent que leur vie est en danger

Vers l’Épisode 1…

Un éclair déchira la nuit, zébrant de lumière l’énorme silhouette, pour la rendre encore plus effrayante. Une voix gutturale, semblant provenir d’outre-tombe se fraya un chemin hors des ombres de la capuche rabattue.

— Suivez-moi sans discuter, votre vie en dépend !

Pour ce qui était du « sans discuter », Resei remplissait activement sa part du contrat. Par contre ses compagnons passaient leur temps à pester contre cet odieux kidnapping, tout en suivant, de pas trop loin quand même, cet espèce de troll en manteau. Celui-ci les conduisit simplement dans une auberge à l’autre bout de la ville, et les installa dans une chambre où il réclama le silence d’une voix charriant le tonnerre. Il l’obtint sur l’instant, avec en prime la disparition spontanée de toute carnation sur la peau de ses quatre hôtes. Il tendit le doigt vers l’unique fenêtre de la pièce, alors qu’il étouffait les flammes des bougies, les plongeant dans l’obscurité.

— Regardez dehors.

Ils se pressèrent à la fenêtre, ou plutôt contre, leurs visage grotesques se trouvant déformés par la pression sur le verre, et osèrent tourner leur regard vers la rue. Il y avait sept grandes créatures longilignes aux écailles pourpres qui avançaient en rampant sur les pavés. Elles fouillaient les ténèbres de leurs yeux sans paupières, en quête de quelque chose. Ou de quelqu’un. Qwar écarquilla les paupières. Oui, tu as bien entendu. De quelqu’un ! Il déglutit.

— Qu’est-ce que c’est que ces grands asticots ? demanda Nœil, feignant pitoyablement l’indifférence.

— Ce sont les Zanlugs, les esprits de l’Oeil, serviteurs de Yagdurz le Sorcier.

— Qui ça ? demandèrent en chœur ceux qui le pouvaient.

— Yagdurz, le sorcier qui habite la fameuse tour que vous vous vantiez avoir contemplée il y a peu.

— Ah oui ! Zorglabak ! ne put s’empêcher d’ajouter Qwar. Ils sont vraiment ridicules ces magiciens avec leurs noms de scène différents de leur vrai nom ! Mais que nous veut-il ?

— Vous possédez quelque chose qu’il voudrait voir entre ses mains.

Un nouvel éclair, d’une incroyable violence ponctua cette phrase. Dans la même seconde, sept cris stridents et emplis de rage résonnèrent dans la nuit. Les Zanlugs venaient de comprendre que leurs proies n’étaient pas là où ils les attendaient. Nos héros frissonnèrent d’effroi… pardon, de froid.

— Qu’est-ce que ça peut bien être ? se questionna à voix haute Hoops. Voyons tous nos objets magiques. Moi j’ai les testicules fossiles de Hënük le Troll.

— Ça ne doit pas être ça, remarqua Nœil, dans mon sac j’ai la cuillère buveuse d’âmes Fooddigger, qui a appartenu à Jelrik le cuisinier.

— Mais non. C’est n’importe quoi ! Je suis certain que Zorglabak cherche ma coquille de mailles de Fildhar, renchérit Qwar.

Si on avait pu voir le visage de l’homme au manteau, on aurait pu y lire l’expression la plus abasourdie jamais vue sur les traits d’un être vivant ou mort-vivant. Et les gesticulations fébriles de Resei ne faisaient que l’accentuer.

— Tu as raison, dit Qwar en réponse à son ami muet. Ce ne peut-être que ce puissant objet qui ne quitte jamais ta besace.

— Quel objet ? demanda Hoops.

— La paille de télépathie de Ver’bär le Conteur. Que pourrait-il vouloir d’autre ?

Les cris haineux résonnèrent de nouveau pour accompagner les paroles de Qwar. Les Zanlugs passèrent rapidement dans la rue en hurlant, mi-rampant, mi-courant, et quittèrent le bourg.

Épisode 4

Les Bras Cassés : programmation

Il fallait que je trouve un jour de la semaine dédié aux épisodes de la Compagnie des Bras Cassés. Dans ces Chroniques, le vendredi est le jour du bilan sur la réécriture de la Larme Noire (et sur la toile, il y a Vendredi Lecture).

Après réflexion, et hésitation entre le mercredi (jour assez creux en visite) et le dimanche (jour plutôt pas mal en visites), j’ai opté pour le mercredi, jour des (grands) enfants. Ce qui veut dire que demain : Épisode 3 ! Son titre : Où nos héros apprennent que leur vie est en danger.

À demain pour retrouver nos formidables héros. 😉

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 2)

Edit : Cet article a été initialement publié le 3 novembre 2005.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 2 : Où l’on retrouve nos héros (continuons à les appeler ainsi…) se livrant à leur plus grande spécialité

Vers l’Épisode 1…

Cependant, il était une activité dans laquelle nos quatre héros excellaient : sortir vivant des bagarres que leur ivresse provoquait immanquablement dans l’auberge. Ils étaient passés maîtres dans cet art…

Et c’est justement au moment où ils sont à deux doigts, un cheveux, une fraction de seconde de voir éclater cette inéluctable échauffourée que nous retrouvons nos héros. Juste à temps pour voir un couteau voler dans leur direction et se planter dans la table juste sous le nez de Qwar, cisaillant au passage un poil disgracieux qui s’exhibait hors de sa narine gauche. La lame s’enfonça dans la table d’un bon pouce en vibrant d’un « schtouingue » des plus sonores. Tous les regards se braquèrent instantanément sur la table du quatuor le plus célèbre de tout le village. Hoops paraissait hébété par l’événement. Ah non, désolé, c’était son état naturel. Par contre si Resei avait pu hurler de peur comme savent si bien le faire certaines femmes, croyez-moi qu’il l’aurait fait. Mais il se contenta de mouiller sa robe de magicien. Nœil , malgré sa cécité partielle, fut le seul à avoir la présence d’esprit de jeter un œil, c’est le cas de le dire, dans la direction d’où était parti le couteau. Un homme se tenait dans l’ombre, assis derrière une table à côté d’une des fenêtres. Il portait un manteau sombre, le capuchon rabattu sur son visage, et seule une pipe dépassait des ténèbres qui dissimulaient ses traits.

Nœil emmena dans son sillage ses trois comparses et une forte fragrance de vin de mauvaise qualité. Il se planta devant l’homme, le regardant les yeux droits dans les yeux. Ou plutôt, pour être rigoureux, l’œil dans les yeux, ce qui lui permettait de ne pas loucher. L’auberge entière retint son souffle. À l’étage, dans une des chambres miteuses, sans savoir ce qui se passait dans la salle principale, un couple en fit de même tant la tension était palpable à des lieux à la ronde. On prétend encore que c’est à ce moment que le doyen du village retint son dernier souffle, et que c’est ainsi qu’il conserva son statut.

Mais revenons à nos héros.

L’homme au manteau sombre restait impassible. Seul signe de vie chez lui, l’herbe qui rougeoyait dans sa pipe lorsqu’il tirait dessus. On entendait seulement le clapotis des gouttes qui tombaient dans la flaque aux pieds de Resei. L’haleine méphitique, Nœil s’adressa à l’homme, de la voix assurée de l’ivrogne.

— Eh toi ! L’étranger ! Tu te prends pour qui pour oser défier ainsi les pourfendeurs de Zorglabak l’acarien géant ! Nous sommes le fléau des nourrissons trolls, le croche-orteil des dragons nains, ou quelque chose qui ressemble à ça. Nous sommes le poil à gratter dans la barbe des nécromanciens, le dégueulasse goût de bouchon dans le vin de l’auberge ! Et toi tu viens comme ça avec ton petit couteau et ta pipe et tu crois nous faire peur ! Tu vas prendre tes cliques, tes claques et tes cloques et débarrasser l’horizon que contemple mon œil !

C’est fou ce que l’abus d’alcool peut vous donner comme inconscience, même si notre ami aurait plutôt appelé ça du courage. Car le détail que j’avais omis de préciser, c’est la corpulence de l’inconnu. Détail qui ne risquait pas de sauter à l’œil du barde, puisque sa vision monoculaire ne lui permettait que peu d’apprécier les proportions. En tout cas l’homme aurait pu se faire passer pour un troll, mais avec une pipe et un manteau à capuchon. Une vraie montagne qui restait de marbre face au barde éructant.

— Et en plus il répond pas l’animal ! ajouta Nœil à la cantonade, en arrosant généreusement ses voisins d’immondes postillons glaireux. Tu as entendu parler de nous et t’as peur ! C’est ça ! Hein !

Et le barde de se taper sur les cuisses en riant. Sans se rendre compte qu’il venait par inadvertance de mettre son coude dans le nez d’un client, parfumeur de son état, qui perdait par là son unique instrument de travail. Mécontent, il répliqua instantanément, d’une magnifique et magistrale droite qui mit à terre Nœil. Il n’en fallait pas plus pour déclencher une zizanie généralisée dans l’auberge.

À quoi bon rentrer dans les détails. Il y eut des coups, de la poussière, du sang, des cris de rages, de douleur, d’agonie, des tables renversées et des cruches de ce vin indicible brisées, des tabourets fracassés contre des dents, des hématomes à ne plus pouvoir les compter, et pendant tout ce temps l’inconnu restait immobile sur sa chaise, fumant sa pipe comme s’il regardait un quelconque spectacle.

Quant à nos héros, comment s’en sortirent-ils cette fois-ci ? Avec leur méthode favorite, dite de la poudre d’escampette. La recette en est simple. Prenez une bande de quatre héros en piteux état, relativement bien amochés, et mettez-les en rangs d’oignon. Attrapez le magicien sourd-muet par les épaules et faites lui comprendre du mieux que vous le pourrez qu’il est temps pour lui de faire montre de son incommensurable pouvoir. Regardez les clients de l’auberge éternuer comme des damnés alors que le poivre se répand peu à peu jusque dans le moindre recoin et esquivez-vous discrètement au milieu du remue-ménage général, avant de vous retrouver au dehors et de vous esclaffer avec allégresse et soulagement. Naturellement, à servir frappé !

Ce qu’il y a de bien avec cette recette (pour nous, pas pour nos héros…) c’est qu’une fois prête et le plat servi, il y a toujours des aléas qui viennent se greffer par dessus. Ici, en l’occurrence, l’aléa ressemble fort à un troll en long manteau noir, un capuchon sombre rabattu sur le visage, et qui les domine de deux bonnes têtes, les poings sur les hanches, la silhouette se découpant sur la draperie nocturne comme une menace…

Épisode 3

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 1)

Edit : Ce texte et son avant-propos ont été initialement mis en ligne le 29 octobre 2005. Le cafouillage dans les dates des commentaires est une séquelle malheureuse d’une précédente migration du blog (le… 19 avril 2007, on ne s’en serait pas douté).

Voici un texte que je croyais perdu à tout jamais, et que je viens miraculeusement de retrouver ce matin, pour mon plus grand bonheur ! Cette brève introduction a été rédigée le 5 juin 2002, ébauche d’un projet avorté, faute de motivation et d’inspiration à l’époque… Et je ne me souvenais pas en avoir placé l’action en Noghaard… Le voici un peu dépoussiéré et remasterisé (mais en conservant les effets spéciaux de l’époque quand même !!!). De temps à autre, j’y apporterai une suite… Ce n’est donc pas la dernière fois que vous entendrez parler de ce quatuor de choc !

Maintenant laissez-moi vous présenter la Compagnie des Bras Cassés…

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 1 : Où l’on fait connaissance avec nos… héros ?

Le Coupe-Jarrets. L’auberge la plus mal fréquentée de tout Noghaard, en terme de vivacité d’esprit des habitués naturellement. Comme cela arrive régulièrement, ceux que tous surnommaient à voix basse la Compagnie des Bras Cassés sont de retour à l’auberge, pour conter leurs derniers hauts faits à qui veut bien les écouter. Il faut dire qu’après quelques chopes nos quatre compères sont encore plus loquaces, et encore moins crédibles.

Mais il serait malséant de ma part de poursuivre sans vous présenter nos… héros, puisque c’est ainsi qu’ils se présentent eux-mêmes.

Tout d’abord vient Nœil, barde de son état, accessoirement borgne, là où d’autres l’auraient souhaité atone. Il aurait d’après ses dires perdu son œil droit lors d’une lutte farouche contre sa lyre soi-disant possédée par un esprit démoniaque. Nœil, pourfendeur de tympans, grand maître de la mise en fuite des gentes damoiselles.

Ensuite, vient Qwar, le chevalier manchot au courage légendaire… Un dragon vindicatif lui aurait dévoré le bras gauche, après que notre valeureux héros eut anéanti sa draconique famille. Qwar, le paladin sans peur, massacreur de tonnelets, seigneur de l’esquive du danger.

Puis, on trouve Resei, le magicien aux pouvoirs incommensurables… enfin ce serait sûrement le cas si la nature, capricieuse, ne l’avait fait naître sourd-muet. Du coup, les incantations deviennent difficiles. Cependant il est célèbre pour ses talents inédits de salière-poivrière humaine, le sort qu’il maîtrise le mieux, car ne nécessitant que quelques gestes sans formule, consistant à invoquer une poignée de sel ou de poivre. Resei enchanteur des palais, roi de l’illusion de Pouvoir.

Et enfin, Hoops, le voleur légèrement demeuré, séquelle de la lutte face à un bébé troll un peu excité de la massue. Hoops, escamoteur de l’invisible, empereur incontesté du déclenchement de pièges.

C’est donc ce glorieux quatuor qui racontait ce soir-là son dernier exploit : avoir presque réussi à dérober l’Oeil  du Dragon, le fabuleux et fameux rubis aussi gros qu’un poing de géant des collines, symbole du pouvoir faramineux du seigneur Zorglabak, le Noir Nécromant. Il faut dire qu’ils étaient si près du but, puisqu’ils ont vu luire dans les derniers rayons du soleil couchant la tour où se terre Zorglabak. Je dis bien qu’ils l’ont vue, car il n’était pas question pour eux d’en approcher plus près qu’à portée de vue. Et fier de leur exploit, il leur fallait le raconter au plus vite à tout le village.

Naturellement, avant de réaliser ce haut fait digne des légendes les plus légendaires, ils avaient déjà failli occire le démon Zorglabak, le dragon Zorglabak, l’armée des Zorglabaks du Nord venue envahir secrètement le royaume d’Emürie, voler au secours de Sirieldhil l’ourson prisonnier des trolls, permettre à l’âme en peine de Sirieldhil le troubadour cocu d’accéder enfin au repos éternel, libérer la princesse Sirieldhil des griffes de Zorglabak l’ogre des marais… En bref, leur crédibilité était elle aussi des plus légendaires…

Épisode 2