Le montreur de bêtes (Partie 2)

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 22 octobre 2006.

Partie 1

« Je repris conscience au bout d’un temps que je ne saurais évaluer. J’étais attaché, nu et couvert de sang comme un nourrisson tout juste sorti de la maternelle matrice, à un pilier. La pénombre régnait. Je ne voyais qu’à quelques pieds de distance. Autour de moi, les hommes de mon voisinage. Eux aussi dans le plus simple appareil, ligotés à des colonnes de pierre froide, où directement à des anneaux solidaires des dalles du sol. Nous étions dans une sorte de temple, d’une conception qui n’est pas la nôtre. Au centre, les ombres recouvraient tout. Nous pouvions entendre des gémissements étouffés, des bruits de frottement, de temps à autre un grognement ou un petit cri. Le son de ma respiration et de mon cœur, dont les battements désordonnés cognaient à mes tempes, résonnaient dans mon crâne.

« Une mélopée démoniaque monta soudain, dominant tout. L’intonation du flûtiau était effrayante, comme une exhortation à l’immoralité. Un claquement de mains retentit, tel un glas de chair. Des flammes apparurent, suspendues par magie au-dessus du centre de ce temple. Une vision abjecte, la plus horrible et malsaine qu’il me fut donné de contempler se révéla. Je voulais détourner mon regard, mais une force invisible me poussait à observer. La lumière dansante du brasier flottant se posa sur une masse grouillante de chair et de fourrure. Des silhouettes se déhanchaient, se frottaient, comme atteintes d’une immonde fièvre libidineuse. Des créatures monstrueuses, à face de loup et corps de femme, se mêlaient, se caressaient. Elles se livraient à des jeux que ma raison ne souhaitait pas comprendre. Leurs soupirs de plaisir, leurs respirations de plus en plus saccadées, les tremblements extatiques de leurs chairs suintant de sueur me dégoûtaient.

« Un cri de femme, empreint des sonorités de la jouissance, s’imposa par dessus tous les sons répugnants de cette orgie contre nature. Malgré moi, mon regard se posa sur cette femme. La mienne. Mon épouse si douce et réservée habituellement ne formait plus qu’une entité avec une créature démesurée à mi-chemin entre l’ours et l’homme. Son visage dont je connaissais chaque trait était déformé par une intense extase. Des larmes montèrent à mes yeux, se répandirent sur mes joues. Je voulais hurler son nom, la ramener à la raison. J’étais muet devant cette vile représentation de débauche. J’aurais souhaité être aveugle et sourd. L’odeur des corps ruisselant de désir faisait naître une irrésistible nausée au sein de mon être. C’est alors que cette femme qui m’était devenue une inconnue tourna son regard vers moi. La folie et la soif de vice régnaient dans ces deux perles d’un gris froid. Un sourire cruel travestit son faciès en un masque de perversion. Et elle me le destinait. Je parvins alors à hurler, un hurlement au bord de la démence.

« L’instant d’après, j’étais de nouveau dans la rue principale du visage, étendu dans la boue, sur le sol. Les autres hommes du village étaient allongés autour de moi. Tous se relevaient péniblement, le visage fripé comme après une nuit de débauche. Un voisin me tendit la main pour m’aider à me redresser. Nous semblions tous quelque peu assommés. Nul n’osait parler, mais nous savions tous que nous avions vu la même scène sordide. Chacun rentra lentement, en silence, chez lui.

« Comme je l’appris plus tard, nous avions tous retrouvé nos femmes paisiblement endormies dans nos lits. Malgré mon soulagement, je ne pus m’empêcher de contempler ma propre épouse, avec son doux visage serein. Je baissais quelque peu la couverture et sa chemise de nuit. Son corps ne portait aucune des marques de griffures que j’avais pu entrevoir dans ce temple. Tout se passait comme si nous nous étions enivrés toute la nuit durant, et avions vécu la même hallucination.

« Ce souvenir me hante depuis de longues années. Et maintenant que mon épouse n’est plus, je voudrais savoir. Comment expliquez-vous cela maître ?
Je pris le soin de peser soigneusement mes mots. Ce n’était pas la première fois que ce genre de fait parvenait à mes oreilles.

« J’ai déjà entendu parler de certains esprits qui se manifestaient d’eux-mêmes pour protéger les femmes dont l’honneur risquaient d’être bafoué. De ton récit, je déduis que toi et les autres hommes de ton village aimiez vous livrer à l’ivresse. Vous arrivait-il de vous montrer violent ou insultant avec vos épouses quand les démons de l’alcool envahissaient vos esprits ?

L’homme allait répliquer, mais baissa les yeux, confus. Il acquiesça dans un souffle. Je remarquai alors un ornement d’ivoire dans ses cheveux blancs. Une broche pour empêcher l’homme d’être fertile et le protéger des maladies. Elle était suffisamment décolorée pour savoir qu’il la possédait depuis longtemps. Souvent, ce genre de broche était offerte par l’épouse à son mari qu’elle soupçonnait de visiter d’autres couches.

« Qu’aviez-vous prévu tes compagnons et toi-même pour prolonger votre nuit ? Avant que le montreur de bêtes ne viennent ?

L’homme rougit, de plus en plus embarrassé.

« L’esprit n’était venu que vous mettre en garde en vous renvoyant un reflet de vos propres péchés. Par son intervention, il vous a dissuadé d’aller rendre visite aux filles de joie du hameau voisin. Et vous a libéré de toute tentation d’y retourner. Sois heureux que tout ceci ne fut que vision. D’autres villages ayant sombré dans la dépravation n’ont pas eu cette chance.

Il planta ses yeux, écarquillés d’horreur, dans les miens. Son visage devint d’une pâleur cadavérique. Il bredouilla de vagues remerciements avant de partir précipitamment, non sans porter à plusieurs reprises la main à la broche d’ivoire.

Le montreur de bêtes – Partie 2
Par Baldwulf
Le 22 octobre 2006

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2 réflexions sur “Le montreur de bêtes (Partie 2)

  1. J’ai lu les deux parties. J’ai bien aimé. C’est bien écrit. Bref, a+ 🙂

    Je ne vois rien d’autre à dire, à part que ça me rappelle vaguement une histoire passée (de mon passé je précise… et sans le côté ours bien sûr 😉 ).

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