Lire en numérique : traduction vs version originale

En lisant au début du mois un article sur la baisse de TVA sur les textes numériques, je me suis rendu compte qu’outre ce sujet, les articles que j’ai pu lire récemment traitaient des éditeurs, des libraires, d’apocalypses, de piratage, des auteurs, des lecteurs… Pourtant, un acteur majeur me semble oublié systématiquement : le traducteur. Que serions-nous sans lui ? Certes, il peut parfois être critiqué pour ne pas avoir suffisamment collé au style originel du texte qu’il nous conte dans notre belle langue, il n’empêche qu’une majeure partie des lecteurs ne pourraient s’en passer.

Cependant, avec le peu d’empressement de certains acteurs de l’édition traditionnelle à proposer une offre légale, déverrouillée et accessible, je m’inquiète pour les traducteurs. Pourraient-ils être les grands oubliés de la lutte pour démocratiser la lecture numérique ? Ceux que l’on n’évoque jamais (du moins je n’ai pas encore vu leur cas abordé, toute source à ce sujet sera la bienvenue) ?

Ce qui me fait peur pour eux, c’est l’offre légale francophone, en me basant sur ma littérature de prédilection : la SFFF. Naturellement, tout ceci est vu de façon relativement naïve, avec mon regard de non spécialiste, et mes conclusions pourraient paraître rapides, voire simplistes.

Je me suis amusé à comparer ce qui est disponible légalement, en version française et en version originale, avec les prix pratiqués (j’ai choisi de me baser sur Amazon pour les prix en VO lors de cette comparaison, si quelqu’un peut me diriger vers une librairie proposant des ebooks sans DRM en anglais, je suis preneur).

Tout est résumé dans le tableau suivant, où j’ai voulu cibler quelques cycles avec une certaine notoriété. J’aurais pu accroître cette liste, par exemple en me basant sur le récent top 100 des textes SFFF présenté
récemment.

 

VF

VO

Titre

Auteur

Nb. tomes

Prix total

DRM

Nb. tomes

Prix total

DRM

Assassin Royal – partie 1

Robin Hobb

6

89,94 €

OUI

3

13,06 €

OUI

Assassin Royal – partie 2

Robin Hobb

7

104,93 €

OUI

3

14,16 €

OUI

Aventuriers de la mer

Robin Hobb

9

134,91 €

OUI

3

13,17 €

OUI

Soldat Chaman

Robin Hobb

8

119,92 €

OUI

3

16,24 €

OUI

La Cité des Anciens

Robin Hobb

4

59,96 €

OUI

2

8,27 €

OUI

The Hunger Games

Suzanne Collins

1 (tome 1)

14,99 €

OUI

3

13,18 €

OUI

Cycle de Drenaï

David Gemmel

6

29,94 €

NON

11

62,29 €

OUI

Le Trône de Fer

G.R.R. Martin

Non disponible

4 (Bundle)

16,36 €

OUI

La Roue du Temps

Robert Jordan

Non disponible

13

61,28 €

OUI

Le Seigneur des Anneaux

J.R.R. Tolkien

Non disponible

1

13,80 €

OUI

Les Chroniques de Krondor

R.E. Feist

4

19,96 €

NON

Non disponible (???)

Cycle de Dune

Frank Herbert

Non disponible

6

30,71 €

OUI

La Tour Sombre

Stephen King

Non disponible

7

36,38 €

OUI

Je constate trois choses :

  • Certains éditeurs n’ont pas profité du passage au numérique pour revenir sur leur politique désastreuse de découpage des trilogies originales en plurilogies perdant de vue les titres originaux Ces mêmes éditeurs qui semblent baser leurs publications, non pas sur de nouveaux auteurs francophones, mais bien sur des traductions d’œuvres étrangères. Ont-ils bien conscience de l’énormité de leur erreur ? Quand je vois que l’intégrale (ou presque) française numérique de Robin Hobb coûtera au lecteur la bagatelle de 510 € (alors que l’ensemble est disponible en poche pour la moitié de cette somme rappelons-le), alors que l’anglophone ne devra débourser que 65 €, je me dis qu’il faudrait revoir cette politique de prix de façon urgente.
    Même constat pour la trilogie au succès forcément renouvelé sous peu avec son adaptation cinématographique : The Hunger Games. La trilogie originale moins chère que le premier tome français… En prime, c’est de la littérature jeunesse,donc a priori plus accessible. Ça pourrait parler à la « génération Harry Potter » (voir plus bas), non ?
  • Une partie des œuvres fondamentales du genre n’est toujours pas accessible en numérique au lecteur français. Est-ce un choix éditorial ? Un problème pour l’obtention des droits ? Il est quand même étonnant que Dune ou Le Seigneur des Anneaux ne soient toujours pas disponibles. Pour la Roue du Temps, la reprise récente par Bragelonne laisse entrevoir une lueur d’espoir pour des parutions régulières. Mais combien de lecteurs seront prêts à attendre plusieurs années quand l’intégralité de la saga est accessible en anglais ?
  • Le seul cycle que j’aie trouvé qui ne soit disponible en numérique que dans sa traduction française, et pas dans sa version originale, ce sont les Chroniques de Krondor. Étrangement, c’est l’un des seuls éditeurs à jouer vraiment le jeu dans son passage au numérique qui le propose, et sans DRM. Ah Bragelonne… C’est aussi chez Brage que le Cycle de Drenaï de David Gemmel arrive petit à petit en numérique, sans DRM, et à un prix moindre que la VO. CQFD ?

Potentiellement, on peut imaginer dès lors le manque à gagner pour les traducteurs avec le passage au numérique. Qui se tournerait vers une offre dont les prix sont complètement à côté de la plaque, avec des fichiers dopés aux DRM, et encore quand ceux-ci sont disponibles !

Certes on pourrait objecter à tout cela que lire en anglais n’est pas à la portée de tous et je le conçois bien volontiers. J’aimerais cependant rappeler l’engouement il n’y a pas si longtemps de centaines d’adolescents pour Harry Potter et qui sont allés lire en anglais pour ne pas devoir attendre la traduction des nouvelles aventures de leur sorcier préféré. Ces mêmes adolescents qui ont grandi un smartphone dans une main, une tablette dans l’autre. Ne risquent-ils pas de représenter demain une part (négligeable ? fondamentale ?) du lectorat numérique ? Quel choix feront-ils pour leurs lectures, eux qui ont déjà franchi le pas par le passé ?

Mesdames et messieurs les éditeurs traditionnels, souhaitez-vous les faire fuir vers la lecture en version originale, au risque d’asphyxier les traducteurs sans qui vos catalogues ne seraient pas ce qu’ils sont ? Ou pire, voir ces lecteurs potentiels se tourner vers des offres alternatives, en ne répondant pas à leurs attentes, en ne proposant pas les œuvres qu’ils aimeraient (peut-être) lire ?

Pour moi, le virage s’était déjà amorcé sur le papier, par envie de lire dans le style original de l’auteur bien sûr, mais aussi à cause d’une forme d’exaspération pour les découpages intempestifs de certaines sagas. Il va se poursuivre naturellement en numérique, les extraits proposés gratuitement dans certaines librairies permettant de se faire une idée du degré de difficulté avant achat.

Et vous ? Seriez-vous prêts à vous mettre à la lecture en anglais pour bénéficier d’une offre légale coïncidant avec vos attentes, pour pouvoir accéder aux textes que vous souhaitez lire ?

Nota bene : Je n’ai pas osé solliciter de traducteur pour rédiger cet article, mais si le hasard amenait l’un d’entre eux à me lire et qu’il souhaite s’exprimer sur le sujet, il sera le bienvenu.

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7 réflexions sur “Lire en numérique : traduction vs version originale

  1. Les défenseurs de la langue française vont détester de plus belle l’édition numérique, car elle dirigera à terme tous les lecteurs et écrivains vers la langue anglaise !

    En tout cas, je salue cette pensée pour le traducteur, dommage que tu n’aies pas poussé le vice jusqu’à en solliciter un comme tu le dis en NB…

    Je suis surpris et déçu de voir tant de DRM sur les VO. Je me demande vraiment s’il peut y avoir un mouvement de lecteurs légaux de la VF à la VO. C’est une chose qui existe quand l’œuvre est inédite en VO, mais entre une VF piratée et une VO légale, laquelle sera préférée par le Français (qui rappelons-le est le pire des flemmards quand il s’agit de changer de langue…).

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    • Réponse très rapide concernant les DRM : me basant sur l’offre d’Amazon (mais ce serait de même chez Kobo et Apple je crois), je suis parti du principe qu’il y en avait de base, mais c’est peut-être une erreur de ma part. Et ne connaissant pas de librairie en ligne proposant des e-books sans DRM en vo…

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  2. Je suis bien d’accord avec ton opinion, même si je n’y avais pas pensé en rapport avec le métier de traducteur. J’avoue que je me demande tout simplement pourquoi le même genre de littérature n’existe pas en français. Pas en traduction, mais en version originale française… écrite par des auteurs francophones, quoi! La politique des éditeurs de publier des traductions plutôt que des oeuvres originales est frileuse et, à terme, mortifère. (Les défenseurs de la langue française n’ont qu’à se mettre au boulot: écrire, et publier. C’est pas compliqué.)

    Ici, même en livres papiers, les traductions viennent souvent de France, alors elles coûtent bonbon… On se retrouve avec des livres de poche à 14$, alors que la VO en coûte 10.

    Pour ce qui est des traducteurs, je ne sais pas. Tant qu’à faire, je trouve culturellement plus épanouissant de pousser les lecteurs à apprendre des langues étrangères que de payer des traducteurs. On est rarement traducteur par vocation, en tout cas pas en littérature commerciale.

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    • La littérature SFFF existe heureusement en « version originale française » et le numérique n’est pas en reste à ce niveau ! Loin de là, et le plus souvent chez des éditeurs jouant le jeu : Bragelonne bien sûr, qui doit proposer cette année de nombreux textes francophones au format numérique, mais aussi Le Bélial, Voy’el, Les éditions du Petit Caveau, Mille Saisons, Lokomodo, et les pionniers que sont Numeriklivres, Walrus ou Publie.net. J’en oublie certainement, mais voici déjà des catalogues à explorer pour trouver de la littérature de genre, francophone, sans verrous et à des prix conformes à nos attentes de lecteurs. 😉

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  3. Je suis passé à lire régulièrement des VO depuis quelques années déjà, d’abord pour des raisons d’offres (Je voulais lire World War Z et il n’était même pas encore seulement question d’une traduction en français à l’époque…), et aujourd’hui, pas mal de livres qui m’ont intéressé n’ont jamais été traduis, donc… j’ai souvent pas le choix en fait 😀 cela dit, si j’étais fan d’une série en cours, je n’hésiterai pas non plus à acheter la VO des livres les plus récents si pas encore traduis.

    J’ajouterai que depuis quelques années, les prix ont également accentué ce choix (comme tu le signalais, des VO bien moins chères, frais de ports inclus… voilà…)

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    • Plus que le prix, c’est la politique de certains éditeurs (Pygmalion notamment) qui consiste à scinder pour trouer les poches du lecteur, qui m’a conduit vers la lecture en VO.
      Quand je vois que Brage va proposer la nouvelle traduction de la Roue du Temps à 14,99 € le tome en numérique, tout en conservant le découpage original, c’est là qu’il faut que le lecteur francophone montre que la VF est attractive, parce que certains éditeurs jouent le jeu et respectent la volonté initiale de l’auteur !
      J’ai le 1er tome de la série en VO (mais toujours pas lu), mais l’offre proposée par Brage va certainement me faire le lire en VF finalement. Y a pas à dire, y sont forts chez Brage ! ^^

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  4. Pingback: Comment expliquer les différences de prix entre ebook en Anglais et en Français ? | Je Lis Numérique

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